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20/12/2015 09:31 EST | Actualisé 20/12/2016 05:12 EST

Le petit garçon qui disait non

CONTE DE NOËL: Il voit son doux sourire alors qu'elle lui lit une histoire. Il l'aperçoit dans la cuisine alors qu'elle lui prépare à dîner. Il la discerne avec peine parmi les hauts plants de tomates de son potager. Il a envie de rire avec elle à nouveau...

Des contes de Noël pleins de joie, d'amour, d'espoir, de peur, de colère, de fantasmes... C'est le calendrier de l'Avent du Huffington Post Québec. Retrouvez chaque jour un conte de Noël en attendant le passage du père Noël.

C'est le soir de Noël. Dehors, de lourds flocons duveteux flottent paresseusement jusqu'au sol, se mêlant sans attendre au tapis immaculé qui couvre tout jusqu'à perte de vue. Si ce n'était de la neige qui danse dans la lumière des lampadaires, on pourrait croire que le temps s'est arrêté pour faire place au froid, au silence et à l'obscurité.

-- Félix Gamache, viens mettre ton manteau!

-- Non!

Le petit garçon a beau s'époumoner du haut de l'escalier, il en faut plus que ça pour impressionner sa maman, qui met ses mains sur ses hanches en soupirant et en se tournant vers son mari.

-- Chéri, essaie un peu de le raisonner. On va être en retard.

Le papa de Félix finit d'enfiler son lourd manteau, puis il rejoint sa femme en ricanant, et cette dernière le regarde en fronçant les sourcils.

-- Tu trouves ça drôle?

L'homme cesse de rire.

-- En tout cas, le petit, il sait ce qu'il veut.

La maman de Félix croise les bras.

-- Moi aussi. Je veux qu'on soit dans l'auto dans deux minutes.

-- D'accord, d'accord, je m'en occupe.

Le papa du petit garçon monte quelques marches et regarde son fils avec sévérité.

-- Félix, tu descends tout de suite mettre ton manteau.

-- Non!

L'homme regarde alors le petit garçon droit dans les yeux.

-- Tu peux continuer à faire l'entêté, mais nous savons tous les deux que c'est moi, le plus têtu. Alors, arrête tes enfantillages et descends. Maintenant!

Avec un air résigné, Félix descend les marches une par une, prenant tout son temps pour rejoindre ses parents. Sans plus de cérémonie, sa maman lui fait enfiler son manteau, et ils sortent de la maison. Tandis qu'ils se dirigent tous les trois vers la voiture, le petit garçon déglutit avec peine, sentant son cœur se comprimer au moins autant que la neige qui s'aplatit sous ses bottes.

Tout le monde reste silencieux durant le trajet. Au bout d'un moment, le papa de Félix allume la radio, et de la musique du temps des Fêtes envahit l'intérieur du véhicule.

La maman du garçon pousse un grognement agacé.

-- Ferme la radio, chéri. On entend les mêmes chansons de Noël depuis le mois de novembre! Ils ne pourraient pas changer de disque?

Son mari obtempère sans rouspéter, et Félix se concentre sur les paysages enneigés qui défilent par la fenêtre de la voiture, tentant de ne pas penser à ce qui l'attend.

Bientôt, la voiture s'arrête devant une grande et belle maison que le petit garçon a déjà vue d'innombrables fois auparavant. Et comme chaque année, des petites lumières dorées en illuminent la façade. Félix et ses parents sortent du véhicule et se dirigent vers la porte d'entrée, ornée d'une couronne de branches de sapin, et le petit garçon sursaute lorsque la porte s'ouvre brusquement.

-- Ah, vous voilà! crie une femme. Il y a eu un embouteillage, ou quoi?

C'est sa tante Linda, qui parle toujours trop fort, même quand elle croit chuchoter, et qui met trop de parfum. Autour d'elle, l'air goûte les fleurs, mais pas dans le bon sens.

-- Oh, un truc du genre, dit simplement la maman de Félix en haussant les épaules.

-- Entrez, tout le monde est déjà arrivé! dit tante Linda.

Les trois quittent le pas de la porte pour s'enfoncer dans la chaleur, la lumière et les odeurs à la fois salées, sucrées et épicées qui emplissent la demeure familiale.

Tante Linda se tourne vers Félix.

-- As-tu faim, mon grand?

Il hausse les épaules.

-- Non.

La maman et la tante de Félix se regardent en riant faiblement, et son papa prend les manteaux de tout le monde pour les tendre à son fils.

-- Va mettre les manteaux avec les autres, sur le lit de grand-papa.

Les bras chargés de manteaux, le petit garçon regarde les gens de sa famille. Tout le monde rigole et badine, un verre ou une coupe à la main. Ses cousins et cousines courent partout dans la maison en riant et en poussant des cris de joie. Tout semble aller à l'accéléré autour de lui, comme si l'hiver l'avait pris par erreur pour un arbre qu'il fallait figer dans le temps, enveloppant ses branches jusqu'au printemps dans une épaisse couche de glace.

-- Comment ils font? demande Félix.

-- Qu'est-ce que tu veux dire? demande tante Linda, interloquée.

Le petit garçon pousse un soupir.

-- Comment ils font pour faire comme si de rien n'était?

Les yeux écarquillés, ses parents et sa tante se tournent vers lui, un sursaut de douleur voilant un instant leur regard. Sans attendre de réponse, Félix se dirige vers la chambre du fond en évitant les autres enfants, qui filent comme des fusées.

Une fois à l'intérieur, il ferme la porte et se dirige vers le lit, où trône déjà une montagne de manteaux. Se délestant de son fardeau, le garçon regarde autour de lui. Rien n'a changé depuis que sa grand-maman est partie. Sans réfléchir, il tend une main vers une bouteille de parfum qui se trouve sur une commode. Une fois le bouchon enlevé, il ferme les yeux, place son nez juste au-dessus du flacon de verre et prend une grande inspiration.

Le parfum de sa grand-maman.

Ses paupières fermées se transforment en écrans de cinéma alors que des images y sont projetées. Il voit son doux sourire alors qu'elle lui lit une histoire. Il l'aperçoit dans la cuisine alors qu'elle lui prépare à dîner. Il la discerne avec peine parmi les hauts plants de tomates de son potager. Il a envie de rire avec elle à nouveau, mais sa gorge se serre, et en rouvrant les yeux, il se retrouve seul dans la chambre. Avec lenteur, il replace la bouteille sur la commode, puis il se hisse sur le lit et se glisse sous la montagne de manteaux, bien décidé à rester caché jusqu'à la fin de la soirée.

-- Félix?

Il reconnait la voix grave et chaude.

-- Quoi?

Il entend un ricanement qui ressemble plus à un grincement.

-- Sors de là, veux-tu?

-- Non.

-- Tu ne veux même pas me dire bonjour?

Au bout d'un instant, le garçon s'extirpe à contrecœur de sa forteresse de tissu et de cuir.

-- Salut, grand-papa, dit-il d'un air gêné.

Les yeux du vieil homme pétillent au milieu de son visage émacié, et il prend la main de son petit-fils.

-- Tu me fais beaucoup penser à elle, tu sais.

Félix essaie de sourire, mais il en est incapable. Une grosse larme glisse le long de sa joue pour aller s'échouer sur le tapis. Son grand-papa le regarde avec tendresse.

-- Elle ne pouvait pas cacher ce qu'elle ressentait, elle non plus. Elle disait toujours les choses telles qu'elles étaient.

Le petit garçon ne sait pas quoi dire ni quoi faire. Avec douceur, le vieil homme se penche et l'attire vers lui pour le serrer dans ses bras. D'autres larmes se joignent à la première, et Félix est secoué par les sanglots qui s'échappent à présent de son petit corps.

Au bout d'un moment, son grand-papa lui donne des petites tapes amicales sur l'épaule, puis en s'éloignant, il lui tend un mouchoir.

-- Tu viens? Noël était sa fête préférée, et je suis certain qu'elle ne voudrait pas que tu restes enfermé ici.

Après avoir séché ses larmes, Félix suit son grand-papa à l'extérieur de la chambre.

Des tables ont été installées dans le salon pour que tout le monde puisse s'asseoir. Des plats remplis de nourriture sont éparpillés un peu partout, et les gens remplissent déjà leurs assiettes en plastique.

-- Ah, te voilà! dit la maman de Félix en souriant. J'ai déjà préparé ton assiette.

Le petit garçon n'a pas envie de quitter le vieil homme, mais ce dernier lui fait signe de suivre sa maman. Une fois à table, Félix regarde autour de lui. Les gens discutent et rient toujours, mais cette fois, le petit garçon voit quelque chose qui lui a échappé jusqu'alors: derrière les éclats de rire et les échanges animés, il aperçoit ici et là des fragments de ce qu'il croyait être le seul à ressentir. Des fragments qui ne sont pas cachés, mais qui se mêlent maladroitement au reste.

Cherchant son grand-papa du regard pendant un moment, il le trouve enfin. Le vieil homme est assis sur une chaise berçante, dans un coin de la cuisine, et il sourit. Mais ce n'est pas qu'un simple sourire; là où sa bouche exprime le bonheur, la fierté et le soulagement, ses yeux racontent une histoire empreinte de tristesse qu'il est sans doute le seul à entendre, mais pas le seul à connaître.

Félix se tourne alors vers sa maman, un faible sourire sur le visage.

-- Ils ne font pas comme si de rien n'était, maman. Ils ne font pas semblant.

Le regard rempli de tendresse, la maman du garçon lui ébouriffe les cheveux.

-- Je sais, Félix. Je sais. Mange, ça va être froid.

Félix prend une bouchée de tourtière, et il regarde à nouveau son grand-papa. Mais cette fois, les yeux du vieil homme sourient, eux aussi, alors qu'il regarde son petit-fils d'un air complice.

-- Alors, demande la maman du petit garçon, c'est bon? C'est la recette de ta grand-maman, tu sais.

Après un moment, Félix la regarde avec un air apaisé.

-- Oui. C'est très bon.

Dehors, les flocons tombent toujours du ciel. Si ce n'était de la neige qui danse dans la lumière des lampadaires, on pourrait croire que le temps s'est arrêté pour faire place au froid, au silence et à l'obscurité. Mais en ce soir de Noël, dans la chaleur, les rires et la lueur de la demeure familiale, le temps recommence à s'écouler pour le petit garçon qui disait non.

LES CONTES DE NOËL DU HUFFINGTON POST QUÉBEC

- 1er décembre - Un joli compte de Noël - Réjean Bergeron

- 2 décembre - Le père Noël n'existe pas - Bianca Longpré

- 3 décembre: Le dernier cadeau - Yannick Marcoux

- 4 décembre: Pour Noël, j'aimerais manger trois fois par jour... - Virginie Chaloux Gendron

- 5 décembre: «Scrooge» Couillard et le Noël de l'austérité - Yanick Barrette

- 6 décembre: Pour toi chère Clotilde - Patrick Laperrière

- 7 décembre: Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle - Savignac

- 8 décembre: Un Noël de plus en célibataire - Isabelle Tessier

- 9 décembre: Un Noël dans le Bronx - Steve E. Fortin

- 10 décembre: L'étrange histoire de Monsieur Perdu - Karim Akouche

- 11 décembre: Le conte «trash» de la cloche - Josée Durocher

- 12 décembre: Les doux Noëls silencieux d'une petite autiste - Marie Josée Cordeau

- 13 décembre: 24 décembre, 1001 Notre-Dame - Steve Marchand

- 14 décembre: Père Noël: un dieu unique parmi plein d'autres - Sophie Jama

- 15 décembre: L'histoire d'un conte... - Pascal Henrard

- 16 décembre: Un Noël dans la solitude - Suzie Pelletier

- 17 décembre: Ceci n'est pas un conte pour enfants - Anne-Marie Dupras

- 18 décembre: L'invention diabolique de la fête de Noël - David Sanschagrin

- 19 décembre: Un Noël de peluche - Florence Meney

- 20 décembre: Le petit garçon qui disait non - Nicolas Whiting

- 21 décembre: Cher père Noël - Caroline Dubois

- 22 décembre: La dernière légende de Noël - Robert Laplante

- 23 décembre: Un pas vrai conte de Noël - Claude Aubin

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