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Un Noël de peluche

19/12/2015 09:25 EST | Actualisé 19/12/2016 05:12 EST

Des contes de Noël pleins de joie, d'amour, d'espoir, de peur, de colère, de fantasmes... C'est le calendrier de l'Avent du Huffington Post Québec. Retrouvez chaque jour un conte de Noël en attendant le passage du père Noël.

Gaétan, alias al shaytan, ou El diablo pour les intimes, ne décolérait pas. Assis à croupetons à même le sol de sa grotte minuscule nichée au fin fond du dessous de bras du Saguenay, le recruteur en chef de Daech pour la zone des Amériques rageait.

Les plus grands journaux du monde étalés en éventail devant lui, l'écume aux lèvres, ses yeux globuleux tout révulsés et les veines de son cou de taureau gonflées à en rompre, il faisait peur à voir. Pour soulager la tension qui menaçait de lui faire exploser la caboche, il avait fait zigouiller quelques douzaines de ses sbires et autres conseillers en terreur à la noix. Mais même le spectacle de ce joyeux massacre ne l'avait pas calmé, ou si peu. Autour de lui, tous ceux qui avaient survécu à sa rage, concubines et concubins, larbins et éminences grises, avaient fui, réfugiés dans les mille recoins ombragés du dédale rocheux en priant pour que l'orage passe et que le chef ne se décide pas à trucider l'ensemble de sa garde rapprochée. Car il était célèbre pour ses colères, le recruteur en chef. Mais là, c'était à lui même qu'il devait s'en prendre, car il avait merdé.

En contemplant les grands titres, une mauvaise sueur perlait le long de son échine. Il était un homme fini, un djihadiste mort, bon à manger les pissenlits par la racine, il le savait très bien. Lui, et peut-être même le mouvement dans son entier, cette hydre à mille têtes si forte dans la nuit de l'ignorance, mais si faible à la clarté de l'humanité. Et là l'espoir, ce vermisseau infime, se décidait à redresser la tête.

Bon sang, il avait pourtant pensé réaliser un sacré bon coup en recrutant ce gros type paumé. Un coup fumant, même, pour faire un jeu de mots dont Jacqueline, sa première concubine, une garce aux airs supérieurs, lui aurait fait remarquer qu'il était vaseux. Vraiment, ça avait failli marcher, à un poil (de barbe) près. On était passé tout près du tsunami mondial sans précédent, du big bang, du jackpot, qui l'aurait distingué aux yeux du head honcho planétaire de la nébuleuse terroriste. Un coup qui l'aurait élevé au-dessus de cette bande de nuls sans imagination qui ne pensaient qu'à compter leurs CELIS en espérant éviter la bataille, tapis comme des termites  aux fonds de leurs trous. Des Béotiens totaux. Pas comme lui. Il avait son fini son Cegep, lui. En quatre ans, c'est sûr, comme le lui rappelait toujours Simone, la troisième concubine, cette chipie. Mais bon...C'est après le Cégep que ça s'était gâté. Et là, il s'égarait. Focus, mon gars. Focus.

Gaétan alias le diable secoua la tête de frustration impuissante. Il n'avait même plus la force de poser le regard sur les Unes des journaux, ces immondes torchons, qui aujourd'hui auraient dû annoncer le coup mortel porté grâce à lui à la société occidentale et à ses infidèles. Et à la place... tout ce gâchis! La Une du New York Times le narguait: Explosion monstre...Des milliers de calinours déferlent sur Time Square alors que sonne minuit, annonçait en caractères surdimensionnés l'édition spéciale du 25 décembre du grand quotidien, tandis que Le Monde de la même journée claironnait, de sa typo aussi pompeuse que ringarde: un mystérieux fleuve de poupées Barbies et de Gi Joes se déverse au rayon jouets des Galeries Lafayette. Du côté du London Times, même combat, même spectacle insupportable: pleine page de marée multicolore grâce à une photo dont l'excellente définition laissait deviner le délicieux moelleux du sujet: Mystère de Noël: trois millions de télétubbies en peluche de qualité extra déposés à la porte du magasin de jouets Hamley's.

Gaétan dit Le diable expulsa d'entre ses lèvres un long filet gluant de bave qui noircit la terre battue en s'écrasant mollement. Objectivement c'était la catastrophe: ces quelques titres de journaux n'étaient que des exemples parmi des centaines, des milliers peut-être. Les radios satellites et son service de renseignement le lui confirmaient: partout, dans les plus humbles hameaux comme dans les métropoles, dans les villes populeuses comme en rase campagne, les jouets les plus adorables, les plus doux, les plus pacifiques et les plus à la mode avaient déferlé en une multitude d'explosions joyeuses, en livraisons de bonheur en barre d'amplitudes variables, selon les communautés.

Tout cela en quelques heures, pendant la veillée de Noël. Déversant dans leur sillage non pas la mort et la terreur, comme prévu, mais plutôt des délires de liesse chez les enfants et leurs parents. Partout, les citoyens baignaient dans la douceur, le réconfort. L'amour du prochain. Gaétan étouffait de rage.

Même que l'épidémie de cadeaux en gros débordait du monde chrétien! Par exemple le très intellectuel journal turc Zaman rapportait en mode humoristique: Attentat à coup de joujoux ! Qui est le terroriste ami des enfants? L'article expliquait qu'un torrent duveteux de glow pets avait envahi pendant la nuit la voie Istiklal, en plein cœur d'Istanbul, là où, pourtant, on ne fêtait guère Noël en général.

Pourtant, pourtant... Il avait vraiment cru avoir gagné le type à leur cause en ce soir de novembre. Le rondouillard, pas de première jeunesse, avait échoué dans ce tripot du bas de la ville où Gaétan avait fait halte pour la pause-pipi. C'était loin, le Saguenay., et sa prostate avait ses limites. Il l'avait vu, ce vioque, tout seul au fond de la salle sordide, échoué sur sa chaise de fer, bedaine débordant de son pantalon de velours d'un cramoisi assorti avec son teint couperosé. Un déchet avec cet air fini, ce dénominateur commun des épaves qui venaient depuis toujours gonfler les rangs de l'armée de l'ombre des Gaétans de ce monde. Le gros, passablement avancé déjà dans son délire alcoolique, avait marmonné, et Gaétan avait tout compris. Le gars cherchait à fuir tout et n'importe quoi. Fuir sa vie de nul. À faire peau neuve. Lâcher sa rombière et la corvée de déneigement qu'elle lui imposait en période creuse, ce qui dans son cas voulait dire presque toute l'année. À coups de Paps cheap, Gaétan avait si bien achevé de paqueter le vieux freak que celui-ci l'avait pris en amitié et lui avait craché le morceau comme un enfant :

«J'en peux pu, mon chum, chus juste un guichet automatique, un distributeur de bonheur pour tous les petits tarés pourris de la planète. Et la manne pour Walt Disney. Pis tout le monde s'en fout, de comment je me sens. Je veux plus ramasser le crottin puant de l'autre kid kodak, Rudolph, toujours lui la vedette. Et pas un elfe qui s'offrirait à m'aider, cette génération Y me tue! Et pis c'est bibi, aussi, qui doit se taper la navette Pôle Nord, Pôle Sud. Pôle Nord... Et au prix du carburant, de nos jours! Avec en plus la vieille qui me fait manger la soupe à la grimace au retour, elle m'accuse de butiner dans les cheminées! À mon âge! Ras-le-bol. Fini. F.I.N.I.»

Il en avait pleuré à chaudes larmes sur la table en formica, le vieux débris. Il jetait la hotte, euh la serviette. L'humanité, il l'avait loin, mais loin, qu'il disait....!

Des irrécupérables, tous, pas même bon à jeter aux chiens ! Sa lèvre en tremblotait, mangée par le blanc laiteux de sa moustache.

Bon sur le détail de la vie de ce type, Gaétan n'avait pas tout compris. Ce Rudolph, par exemple, était-ce un associé? Et pourquoi tous ces voyages nord-sud? Enfin, il s'en battait l'œil, mais justement c'était le candidat idéal: plus très longtemps à vivre à vue de nez, désillusionné de la planète et grand voyageur.

Bingo! Il avait trouvé son messie, celui qui allait porter le coup fatal. Plus efficace qu'une armée de boutonneux en quête de sens, ça, il en aurait mangé son chapeau. Alors il avait pris le vieux sous son aile. Il l'avait bichonné, endoctriné, drillé comme il faut. Il l'avait équipé aussi, explosifs de première qualité, ceinture de cuir de caribou des steppes, cargaisons multiples de dynamite pour livraisons multiples. Feu d'artifice d'envergure planétaire garanti. Le type avait marché comme un seul homme dans la combine. Du moins c'est ce que Gaétan avait cru. Aujourd'hui, il savait qu'il s'était fourré le doigt dans l'œil.

Gaétan s'appuya contre la paroi rocheuse, grimaçant. Ce n'était pas confortable, mais sa cinquième concubine, Greta, une perfectionniste, refusait qu'on tapisse la paroi. Trop humide pour les tissus qu'elle disait.

Vraiment ce gros type l'avait trahi, déçu, quelque chose de rare. Un fumiste. Un traitre.

Enfin... s'il voulait vraiment être franc avec lui-même, un doute avait effleuré Gaétan au moment crucial. C'était juste avant le départ de la mission finale, le 24 décembre, à la tombée du jour. De son écriture ronde et fleurie, l'apprenti terroriste venu du pôle avait paraphé à l'encre rose le contrat de terreur rédigé dans les règles par Gaétan. Celui-ci avait soudain réalisé qu'il ne connaissait même pas le patronyme de sa recrue et il s'était penché pour voir. Et là, il avait retenu son souffle, inquiet. Oh, cette encre fluo, ce délié doux des voyelles, comme des fils de miel liquide ou des filaments de barbe à papa ! Cela sentait le gros sentimental, et ne présageait rien de bon. Mais surtout, il y avait eu le nom.

La cerise sur le sundae. Le nom, qui aurait dû tirer la sonnette d'alarme, quelque part dans sa petite tête de recruteur de ses deux.

P. Noël

P. Noël?

Ben oui. Le tarla! Quand le type disait qu'il voyageait, qu'il vivait au Pôle, que sa femme était contrôlante... Gaétan n'avait jamais été vite vite. Du moins c'est ce que lui serinait Nicoletta, sa sixième concubine. De toute évidence, elle avait raison.

- Téléphone pour toi, fainéant !

Et là c'était Cunégonde, sa deuxième concubine, une grande bique masculine, qui se tenait à l'entrée de la grotte et lui tendait un combiné.

Gaétan soupira. C'était le boss au bout du fil. Il ne pouvait plus repousser l'échéance. Il avait des comptes à rendre.

Le Noël de peluche serait certainement son dernier.

Note: les anglicismes ont été conservés afin de respecter le ton de l'auteure de cette fiction.

LES CONTES DE NOËL DU HUFFINGTON POST QUÉBEC

- 1er décembre - Un joli compte de Noël - Réjean Bergeron

- 2 décembre - Le père Noël n'existe pas - Bianca Longpré

- 3 décembre: Le dernier cadeau - Yannick Marcoux

- 4 décembre: Pour Noël, j'aimerais manger trois fois par jour... - Virginie Chaloux Gendron

- 5 décembre: «Scrooge» Couillard et le Noël de l'austérité - Yanick Barrette

- 6 décembre: Pour toi chère Clotilde - Patrick Laperrière

- 7 décembre: Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle - Savignac

- 8 décembre: Un Noël de plus en célibataire - Isabelle Tessier

- 9 décembre: Un Noël dans le Bronx - Steve E. Fortin

- 10 décembre: L'étrange histoire de Monsieur Perdu - Karim Akouche

- 11 décembre: Le conte «trash» de la cloche - Josée Durocher

- 12 décembre: Les doux Noëls silencieux d'une petite autiste - Marie Josée Cordeau

- 13 décembre: 24 décembre, 1001 Notre-Dame - Steve Marchand

- 14 décembre: Père Noël: un dieu unique parmi plein d'autres - Sophie Jama

- 15 décembre: L'histoire d'un conte... - Pascal Henrard

- 16 décembre: Un Noël dans la solitude - Suzie Pelletier

- 17 décembre: Ceci n'est pas un conte pour enfants - Anne-Marie Dupras

- 18 décembre: L'invention diabolique de la fête de Noël - David Sanschagrin

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