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16/12/2015 03:50 EST | Actualisé 15/12/2016 05:12 EST

Un Noël dans la solitude

CONTE DE NOËL: Que font son mari, ses enfants et ses petits-enfants aujourd'hui? Poursuivent-ils leur vie sans elle, cette femme disparue de Montréal il y a dix-sept mois?

Des contes de Noël pleins de joie, d'amour, d'espoir, de peur, de colère, de fantasmes... C'est le calendrier de l'Avent du Huffington Post Québec. Retrouvez chaque jour un conte de Noël en attendant le passage du père Noël.

Le soleil se cache derrière un nuage grisâtre. Le vent glacé s'infiltre sous les vêtements de l'exilée et mord sa peau. Nadine traîne le sapin qu'elle vient de couper avec sa hache fabriquée d'une pierre de schiste tranchante attachée à un tibia de chevreuil. À ses côtés, l'énorme loup gris, adopté à sa naissance, affiche toute la fierté de sa race.

Arrivée à l'orée du bois, la femme dépose son fardeau. Rien dans ses gestes n'exprime cette joie qui habite habituellement le cœur des humains, la veille de Noël. Nadine a froid. Elle vit en solitaire au Pays de la Terre perdue depuis un an, cinq mois et neuf jours. Les heures ? Elle ne sait pas. L'exilée se contente de marquer la fin de chaque jour. Sa survie se compose quotidiennement de milliers de minutes où la mort la guette et de millions de secondes qui lui rappellent douloureusement l'éloignement des siens.

Pourquoi l'a-t-on arrachée à sa famille? Un jeu horrible, peut-être? Que doit-elle accomplir pour qu'on la libère enfin de cette prison sans barreaux?

Elle souffre beaucoup de l'absence des siens. Vivre sans sa famille se transforme en torture; un milliard de gouttes de chagrin qui, une par une, usent sa détermination à poursuivre son existence. L'arrivée de Noël amplifie l'effet cruel. Elle glisse sa main emmitouflée sur la tête de son compagnon canin.

-- Lou, est-ce que tu sais, toi, ce qu'ils font en ce moment? J'imagine le sapin rempli de boules colorées et brillantes, dans le coin du salon. La lumière des ampoules multicolores chatouille l'emballage glacé des cadeaux qui jonchent le sol... c'est si beau...

La voix de la mère de famille casse. Elle retient ses larmes, chasse les tremblements douloureux. Lou, habile interprète de la détresse de sa mère adoptive, glisse son nez dans la main de celle-ci. Le réflexe s'installe. Nadine s'accroupit à côté de son compagnon et le prend par le cou.

-- Merci, mon ami. Allons-y maintenant ! Brisons cette déprime qui menace. Ce soir, notre logis sera aussi beau que le salon de ma maison.

La nomade ajuste les raquettes qu'elle a confectionnées elle-même pour se déplacer sur les énormes congères qui recouvrent le Pays de la Terre perdue. En ce 24 décembre, il y a déjà plus de deux mètres de neige sur le sol. Pourtant, l'hiver ne fait que commencer...

Nadine marche sur un sentier qu'elle connaît par cœur. Ses souvenirs la ramènent à son dernier Noël à Montréal. Installée dans sa chaise préférée, le bébé de la famille sur ses genoux, elle savourait l'expression de ses enfants et de ses petits-enfants à l'ouverture des cadeaux qu'elle et son mari avaient minutieusement choisis. Des heures à courir les magasins... pour faire plaisir. Elle revoit sa mère si fragile, assise sur le grand divan à côté de son fils qui la protégeait de l'exubérance des tous petits. Un sourire béat ne décrochait pas de son visage ridé.

-- Lou, nous n'aurons pas de visite ce soir... nous fêterons ensemble, juste toi et moi.

Nadine ouvre la porte de peau qui ferme l'entrée de sa grotte. Une bouffée de chaleur lui indique que son feu ne s'est pas éteint en son absence. Des odeurs de gingembre et d'ail sauvage assaillent ses narines. Elle a faim pour cette dinde qu'elle accompagne généralement d'une macédoine de légumes, de pommes de terre en purée et d'une pointe de tourtière. Pas ce soir. Elle se contentera d'un ragoût de chevreuil, de perdrix et d'apios. Une galette à la farine de quenouille enduite de sucre d'érable remplacera la traditionnelle bûche de Noël.

-- Ce sera tout de même une fête magnifique... un Noël en exil !

Le ton de sa voix ne reflète pas l'enjouement qu'elle tente d'insuffler dans son corps.

Elle s'acharne à planifier le réveillon qui ne sera pas, cette fois, une occasion de ressentir la joie d'exister en s'entourant de ceux qu'elle aime. L'humaine rebelle refuse de se replier sur son sort de solitaire et s'affaire énergiquement à orner sa grotte.

Quelques heures plus tard, Nadine s'arrête pour mieux observer ses préparatifs. La lumière vive du brasier central se répercute sur les murs, y dessinant des ombres qui bougent au gré du pétillement du feu. Chaque dépression des parois porte une lampe, un bol creusé dans le bois et rempli de graisse animale. Une mèche de mousse sèche, insérée avant que le gras fige, soutient une petite flamme qui aide à réduire la noirceur de sa détresse.

Le sapin trône dans un coin de la grotte. Elle sourit à la vue des guirlandes presque blanches qui tournent autour des branches vertes. Une longue lanière taillée dans la peau d'un chevreuil transformée en cuir beige naturel. L'arbre ne porte pas de boules en verre ou en plastique; impossible d'en fabriquer dans cet univers sans technologie. Ici, des cocottes de pins, des plumes d'oiseaux et quelques cailloux hétéroclites, tous attachés par des fibres de tendon de lièvre, décorent son sapin de Noël. Dans ce monde indomptable, il faut vivre avec des riens.

L'odeur de bois s'ajoute à celle du feu et du ragoût. Nadine n'a pas faim. Sa gorge se coince de larmes refoulées. Son estomac se crampe de la douleur causée par les absences... ou plutôt son absence auprès des siens. Elle joue le jeu et se sert de ce repas de fête qu'elle a si patiemment préparé. Une portion pour elle. Une deuxième pour Lou. L'exilée s'assoit sur une bûche en face de son arbre de Noël. Ici, elle n'a pas de table qu'on recouvre d'une belle nappe en dentelle pour y déposer des décorations en porcelaine, des chandeliers, de la sauce aux canneberges, des hors-d'œuvre succulents et des petits pains chauds.

Sauf pour le brasier qui pétille, aucun son joyeux ne vient transformer l'atmosphère du logis de pierre. Aucun rire. Aucun cri de surprise. Aucun tintement de cristal. Aucun bruit d'ustensiles sur les assiettes de faïence. Un calme lourd. La solitude. La mort de l'âme.

Nadine soupire, tente de garder le moral.

-- Tu sais Lou... Noël est la fête de la famille. Je m'ennuie terriblement des miens ce soir. Ça fait mal. Partout. Un jour, tu auras une compagne et vous aurez des louveteaux.

Alors, tu comprendras la joie du partage et de l'amour inconditionnel. La douleur qu'engendre l'absence aussi.

Nadine s'abandonne aux sanglots qui secouent son corps. Pourtant, l'exilée savoure sa chance d'être toujours en vie, sachant que chaque minute ajoutée à son existence est un pas de plus vers les siens. Inquiet, Lou s'approche d'elle. Nadine le prend par le cou.

-- Depuis mon arrivée, j'ai cherché partout le chemin pour rentrer chez moi. J'ai construit un pont et navigué sur la mer. Je ne l'ai pas trouvé, du moins, pas encore...

Une larme solitaire coule sur sa joue. Sa famille lui manque. Que font son mari, ses enfants et ses petits-enfants aujourd'hui? Poursuivent-ils leur vie sans elle, cette femme disparue de Montréal il y a dix-sept mois? Elle se lève, remet du bois sur le feu, puis elle se tourne vers son compagnon.

-- Non! Ils ne cesseront pas les recherches! Jamais ils ne m'oublieront! Nos valeurs familiales sont trop fortes pour qu'on m'abandonne ainsi à mon sort d'exilée.

Nadine essuie son visage boursouflé. L'assurance que son clan la soutient galvanise sa détermination. Une sorte de sérénité s'infiltre dans son corps. Elle se sent réconfortée.

Elle flatte son compagnon canin.

-- Je ne sais pas où se trouve le Pays de la Terre perdue. Je suis la seule humaine qui l'habite. Mais avant tout, je suis un membre choyé d'une famille qui vit à Montréal. Ça me tient en vie...

Retrouvant sa fougue abandonnée dans la douleur de l'absence, Nadine lève son poing dans les airs et affirme avec vigueur toute sa détermination rebelle:

-- Lou! Quand l'hiver sera terminé, je puiserai au fond de moi-même la force de poursuivre ma quête! Je chercherai encore le chemin... ou quelqu'un qui pourra m'indiquer comment retourner à Montréal. Je passerai le prochain Noël auprès de ma famille... tu m'aideras, n'est-ce pas ?

Suzie Pelletier est l'auteure de la série Le Pays de la Terre perdue aux Éditions Véritas Québec. Pour suivre les activités et les conférences de Suzie Pelletier, vous pouvez consulter son site internet.

LES CONTES DE NOËL DU HUFFINGTON POST QUÉBEC

- 1er décembre - Un joli compte de Noël - Réjean Bergeron

- 2 décembre - Le père Noël n'existe pas - Bianca Longpré

- 3 décembre: Le dernier cadeau - Yannick Marcoux

- 4 décembre: Pour Noël, j'aimerais manger trois fois par jour... - Virginie Chaloux Gendron

- 5 décembre: «Scrooge» Couillard et le Noël de l'austérité - Yanick Barrette

- 6 décembre: Pour toi chère Clotilde - Patrick Laperrière

- 7 décembre: Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle - Savignac

- 8 décembre: Un Noël de plus en célibataire - Isabelle Tessier

- 9 décembre: Un Noël dans le Bronx - Steve E. Fortin

- 10 décembre: L'étrange histoire de Monsieur Perdu - Karim Akouche

- 11 décembre: Le conte «trash» de la cloche - Josée Durocher

- 12 décembre: Les doux Noëls silencieux d'une petite autiste - Marie Josée Cordeau

- 13 décembre: 24 décembre, 1001 Notre-Dame - Steve Marchand

- 14 décembre: Père Noël: un dieu unique parmi plein d'autres - Sophie Jama

- 15 décembre: L'histoire d'un conte... - Pascal Henrard

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