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01/06/2016 10:17 EDT | Actualisé 02/06/2017 05:12 EDT

La grande dégringolade

Au cours de ses derniers mois de vie, Maman et moi avions souvent l'occasion de discuter. Triste à l'idée de voir sa vie se terminer, elle me parlait de ses regrets, du métier d'infirmière qu'elle aurait souhaité exercer, mais pour lequel elle n'avait jamais eu la chance d'étudier, des voyages qu'elle aurait aimé faire et de tous ses rêves qu'elle avait constamment remis à plus tard et n'aurait finalement jamais eu la chance d'accomplir.

Un après-midi, alors qu'elle venait tout juste de raccrocher d'une conversation téléphonique avec une de ses soeurs et sanglotait, elle m'a dit:

«Sais-tu ce que je trouve le plus dur? C'est quand les gens m'appellent et me parlent de leurs plans pour le futur! Moi, je ne peux plus faire de plans, je ne peux même plus me permettre de rêver, parce que je vais mourir. Les autres ont des projets de vacances alors que de mon côté, je ne sais même pas si je vais avoir la chance de revoir l'été pour une dernière fois. Je suis prise ici, entre quatre murs, et je ne partirai jamais d'ici...»

Attristée de la voir ainsi et cherchant un moyen d'apaiser sa peine, j'avais soudainement eu une idée: j'avais demandé à l'infirmière la permission d'emmener ma mère faire une balade dans le parc situé juste en face. Celle-ci m'avait encouragée à le faire et m'avait même aidée à coussiner le fauteuil roulant à l'aide d'oreillers afin que ma mère soit confortable.

Quelques minutes plus tard, Maman et moi étions au parc. Le printemps était déjà bien installé, la neige ayant fondu au fil des jours précédents. Cet après-midi-là, j'avais revu ce que j'avais longtemps cru ne plus jamais avoir la chance de revoir: ma mère avait le sourire fendu jusqu'aux oreilles et le regard pétillant. Elle était heureuse. L'espace d'un instant, on avait tout oublié: la fatigue, la peine, la maladie et la mort n'existaient plus.

Le matin suivant, alors que je revenais de prendre ma pause matinale, elle m'avait accueilli en m'annonçant avoir pris une grande décision:

«J'ai décidé que j'allais revoir l'été. »

***

Je mentionnais dans une publication précédente que nous avions eu du fil à retordre avec un des médecins. Celui-ci faisait énormément de pression afin de faire sortir ma mère des soins palliatifs. Au bout du compte, comme l'état de santé de Maman s'était stabilisé et qu'elle semblait profiter d'un léger sursis, parce que je n'étais pas équipée pour l'accueillir chez moi, elle avait été relocalisée sur un autre étage... Celui des personnes âgées en perte d'autonomie.

Ce département n'était pas vraiment adapté pour accueillir des personnes en fin de vie. Je ne pouvais plus dormir dans sa chambre et je devais désormais me plier à des horaires de visite stricts. Ma mère m'avait encouragée à retourner travailler temporairement, mais je passais toutes mes soirées et mes fins de semaine avec elle. Consciente que le personnel était débordé, j'avais demandé à quelqu'un de m'apprendre à manipuler le lève-personne afin de pouvoir donner le bain à ma mère. On m'avait permis de le faire lorsque le bain était disponible. J'adorais ça. Je me sentais utile.

Quand Maman était en forme et que le temps le permettait, nous allions prendre une marche dans le parc ou nous balader en voiture. Il nous arrivait même d'aller déguster un cornet de crème glacée sur le bord de l'eau. En dehors du fait que ma mère résidait toujours à l'hôpital, j'avais presque réussi à oublier qu'elle allait mourir.

Malheureusement, au bout de quelques semaines, son état de santé avait recommencé à se détériorer: phlébite au bras gauche, affaiblissement, chutes dans le couloir en se rendant à la salle de bain...

Un après-midi, alors que je revenais du travail et que j'arrivais sur l'étage, j'avais entendu des hurlements à glacer le sang. Accélérant le pas pour me rendre rapidement à sa chambre, j'avais réalisé que mes craintes étaient fondées: Maman, qui n'était pas une femme plaignarde, gisait sur son lit, le visage baigné de larmes, en proie à de violentes douleurs. Elle ne se possédait plus et la médication tardait à venir.

Le médecin avait fini par passer: «C'est sa tumeur à la hanche qui saigne... Je ne peux rien faire à part lui donner un peu plus de morphine. Dans quelques heures, elle ira un peu mieux, mais ça pourrait se reproduire», m'avait-il dit.

Voir ma mère souffrir ainsi m'arrachait le cœur. J'aurais donné n'importe quoi pour pouvoir prendre une partie de sa douleur.

***

Quelques jours plus tard, c'était son système digestif qui rendait l'âme. Maman s'était mise à vomir spontanément tout ce qu'elle essayait d'avaler. Le cancer avait repris du terrain et cette fois-ci, il n'y aurait pas de sursis. Le docteur avait décidé de faire passer un tube par son nez et elle devait maintenant être gavée d'une substance laiteuse pour survivre.

Alors que Serge était passé la visiter, elle lui avait demandé d'apporter un petit miroir parce qu'elle voulait voir de quoi elle avait l'air avec le tube. «C'est ridicule!», avait-elle dit en apercevant son reflet.

Le jour même, elle avait demandé à me parler en privé:

«Je n'ai plus de qualité de vie. Je suis fatiguée. La douleur est insupportable... et là, je viens de perdre un des seuls plaisirs qu'il me restait. J'ai décidé de demander l'arrêt de mes traitements... Je suis prête, Marie. J'espère que tu comprends

Elle était misérable. Il aurait été égoïste de ma part de lui demander d'endurer cette situation plus longtemps.

Après avoir avisé le personnel de sa décision et avoir fait quelques téléphones pour s'assurer que ses affaires étaient en ordre, elle avait demandé à Serge de se joindre à nous et nous avait cité ses dernières volontés.

Le lendemain, elle retournait sur l'étage des soins palliatifs.

DE LA MÊME AUTEURE

­­>Le début de la fin

>Le brouhaha, l'impuissance et le pardon

>Le souffle des mourants

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