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07/05/2016 10:10 EDT | Actualisé 07/05/2017 05:12 EDT

Le début de la fin

En entendant la voix fragile de ma mère à l'autre bout du fil, j'ai compris que les nouvelles n'étaient pas bonnes.

Ça faisait plus ou moins deux ans que ma mère, Hélène, avait reçu son diagnostic. Deux années en montagnes russes étaient passées, ces dernières débutant par l'annonce d'un fibrosarcome osseux dans sa hanche, suivi par un rasage de tête en attendant l'inévitable, puis par une réaction allergique à son deuxième traitement de chimiothérapie, où le personnel de l'hôpital l'avait sauvée de justesse.

Elle avait épousé son conjoint quelques semaines après avoir appris qu'elle avait le cancer, puis s'était séparée quelques mois plus tard. C'est là que j'avais officiellement pris la relève. C'est à travers ces petits moments de bonheur tout simples que nos liens se sont tissés le plus serré. Chaque jour après le travail, j'atterrissais chez elle pour faire à souper, faire le ménage, piquer une jasette et terminer ça en beauté par nos émissions de télé préférées avant de repartir vers mon lit ou vers mon deuxième salon, le Boudoir, petit bar sympathique du Plateau Mont-Royal.

Ma vie personnelle semblait calquée sur celle d'une héroïne de «chick lit». À 26 ans, célibataire depuis de nombreuses années, j'allais plusieurs nuits par semaine hanter le Boudoir, exutoire à ma délicate routine, où je m'accrochais ici et là à quelques mirages. Il était parfois barman, musicien ou comédien, souvent endurci ou infidèle...

Si mon amour à sens unique changeait sporadiquement de prénom, le centre de mon univers, lui, ne changeait jamais : c'était ma mère.

***

À l'automne, la vie nous avait envoyé un petit peu d'espoir : les traces du cancer étaient disparues... «Encore trop tôt pour déclarer une guérison, mais vous pouvez quand même retourner travailler», lui avait dit son médecin. Elle était tellement fière...

Malheureusement, les bonnes nouvelles n'ont pas duré. Petit à petit, elle avait ressenti de nouvelles douleurs, puis des maux de tête. Un beau samedi matin de janvier, je suis arrivée chez elle et elle ne souriait plus comme avant... Une partie de son visage était paralysé pour une raison mystérieuse. Dans les semaines qui avaient suivi l'apparition de son nouveau visage, elle était retournée passer les examens qui s'imposaient. On lui avait découvert deux petits métastases, alors elle avait cessé de travailler encore une fois, et avait entrepris des traitements, de radiothérapie cette fois.

C'était en mars. J'étais au travail et j'attendais nerveusement qu'elle m'appelle après avoir reçu ses derniers résultats. En entendant sa voix fragile à l'autre bout du fil, j'ai compris que les nouvelles n'étaient pas bonnes. Le manuel du parfait malade qui suit tous les traitements et toutes les recommandations à la lettre, qui essaie tous les traitements expérimentaux, qui garde un moral d'acier malgré des douleurs inimaginables, elle l'avait pourtant suivi à la lettre... Reste que la maladie était en train de gagner.

Après avoir énuméré la liste de ses organes atteints par de nouveaux métastases, elle a terminé son discours par les mots suivants : «Il n'y a plus rien à faire. J'en ai pour deux mois à vivre... Peut-être trois, si je suis chanceuse...»

J'ai été prise d'un étourdissement. Je ne me souviens même pas de ce que je lui ai répondu. Qu'est-ce qu'on répond à ça, de toute façon?

***

Elle avait choisi de loger à l'étage des soins palliatifs d'un hôpital situé tout près de chez moi afin que je puisse aller la visiter plus facilement après le travail. Je ne lui avais rien dit, mais pour ma part, j'avais d'autres plans. Même si je n'avais à ce moment-là aucune idée dans quoi je m'embarquais, ni pour combien de temps, alors qu'elle emménageait sur l'étage du palliatif avec sa petite valise, j'allais rencontrer ma patronne : «Je viens vous dire que je pars... Je veux passer le plus de temps possible avec ma mère pendant qu'elle est encore là. Je ne sais pas combien de semaines ni de mois ça me prendra. Si vous décidez de me remplacer, je vais comprendre.» Après, je suis allée régler mes comptes et deux mois de loyer à l'avance en me disant que ça devrait suffire...

Je me suis pointée au cinquième étage de l'hôpital, celui des soins palliatifs. J'ai demandé à une infirmière le numéro de la chambre où ma mère avait été admise et j'en ai profité pour lui demander s'il était permis aux membres de la famille de dormir dans la chambre du patient. On m'a répondu que je pouvais le faire aussi souvent que je voulais et qu'il y avait un lit de camp disponible, si j'étais intéressée.

Quelques minutes plus tard, j'ouvrais la porte de sa chambre pour y faire entrer le fameux lit de camp à roulettes. Je l'ai poussé dans un coin et j'ai commencé à l'installer.

Ma mère m'a regardée, confuse.

«C'est quoi, ça?

-C'est mon nouveau lit.

-...?

-On va être colocs.»

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