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25/05/2016 11:34 EDT | Actualisé 26/05/2017 05:12 EDT

Les reliques

Maman m'avait demandé d'accomplir une tâche bien particulière: vider son appartement. Pièce par pièce, alors que je remplissais les boîtes, mes souvenirs des derniers mois remontaient à la surface : nos après-midi passés à jaser sur son balcon, nos «soupers mère-fille», nos soirées à regarder la télé...

Elle était dans le couloir et avait attrapé le médecin par le bras, l'air anxieux.

«Les enfants et moi, on aimerait emmener mon mari passer l'été avec nous au chalet... Les médicaments font effet, non? Il a l'air mieux, après tout. Peut-être qu'il lui reste encore une chance de guérir?»

Le médecin l'avait regardée en soupirant, il était resté silencieux pendant quelques secondes. Quelques secondes de trop... Le sourire de la dame s'était évanoui.

«Je me fais des idées, hein?»

L'air triste et hésitant, le médecin cherchait ses mots.

«Ça me fait toujours un peu mal d'affaiblir le moral des membres de la famille d'un patient... mais pour être honnête, je ne crois pas qu'il ressorte d'ici. Au mieux, on peut souhaiter que son état reste stable pendant quelques semaines...»

«Vous êtes en train de me dire que je ferais mieux d'oublier l'idée du chalet?»

«Croyez-moi, madame... J'aimerais beaucoup que votre mari fasse mentir nos pronostics. Seulement, si on reste réaliste... Dans la plupart des cas, quand on hospitalise quelqu'un aux soins palliatifs, c'est qu'il n'y a pas d'amélioration possible.»

Des larmes montaient à ses yeux, mais la dame s'efforçait à sourire malgré sa déception évidente.

«Bon... Merci Docteur. Maintenant je sais à quoi m'en tenir...»

Elle était repartie vers la chambre de son mari, laissant rouler quelques larmes sur ses joues. Elle venait de franchir cette étape, ce passage obligé que nous franchissons tous, nous qui soutenons un membre de la famille qui doit mourir: l'amorcement du deuil.

***

Maman m'avait demandé d'accomplir une tâche bien particulière: vider son appartement pour remettre des boîtes de vêtements usagés et ses meubles à un organisme de charité qui allait passer prendre les dons et finalement, aller porter Maggie (son chat) à son mari Serge qui allait officiellement en reprendre la garde.

Pièce par pièce, alors que je remplissais les boîtes, mes souvenirs des derniers mois remontaient à la surface : nos après-midi passés à jaser sur son balcon, nos «soupers mère-fille», nos soirées à regarder la télé... Et ce fameux soir de Noël que l'on avait passé toutes les deux en pyjama, devant le sapin. Celui où on s'était empiffrées de tortues au chocolat et de café à la vanille française et où on avait ri aux larmes... Mon estomac s'était noué lorsque j'avais réalisé que je n'aurais plus jamais la chance de fêter Noël avec elle.

Déjà à fleur de peau, je vidais sa garde-robe pièce par pièce lorsque je me suis retrouvée avec une robe entre les mains. Soudainement, je la revoyais, quelques années plus tôt (avant que le cancer fasse ses ravages), le regard pétillant, les cheveux au vent... Qu'est-ce qu'elle était belle lorsqu'elle portait cette robe! J'avais fondu en larmes, serrant le vêtement contre moi, comme si je m'accrochais à elle.

J'étais familière avec la douleur violente du deuil suivant le décès d'un proche auquel on ne s'attendait pas. Quand j'avais 14 ans, mon amie Julie - que je surnommais «ma petite sœur» - et sa mère Carole, meilleure amie de ma mère à l'époque, étaient décédées toutes les deux dans un grave accident de voiture. Deux ans plus tard, mon père avait succombé à une crise cardiaque. Il n'avait que 43 ans. Puis, quand j'avais 20 ans, un jeune homme que j'avais fréquenté «on and off» (et pour qui je soupirais toujours) était lui aussi décédé dans un tragique accident de voiture...

Sauf que cette fois-ci, je faisais face à un deuil différent. Le deuil d'une personne encore vivante, mais que l'on sent disparaître un peu plus chaque jour. Le deuil qui vous ramène à la réalité en vous rappelant, à chaque fois, que ce que vous êtes en train vivre avec l'autre, vous le vivez ensemble «pour la dernière fois».

À regret, j'avais déposé la robe verte dans une boîte. Maman allait partir et je ne pouvais rien y changer. La seule chose sur laquelle j'avais du contrôle, c'est sur la façon dont j'allais utiliser le temps qui nous était alloué. J'allais donc prendre bien soin d'elle et continuer de remplir mon cœur et ma tête de toutes ces «dernières fois» que j'allais avoir le privilège de vivre avec elle... mais avant de vivre tout ça j'allais me permettre, juste pour un instant, de pleurer.

La chatte, craintive, refusait de se laisser attraper, ce qui ajoutait une épreuve de plus à mon calvaire. Sanglotant au téléphone, j'avais réquisitionné l'aide de Serge pour la mettre dans sa cage. On en avait profité pour parler de ma mère et verser quelques larmes ensemble. La peine, partagée, pèse toujours un peu moins lourd.

***

Manon est une survivante du cancer. Ma mère et elle s'étaient connues au travail au début des années 2000. Depuis, elle la considérait comme sa meilleure amie et cette dernière venait la visiter à l'hôpital au moins une fois par semaine.

Un soir, Maman m'avait discrètement pointée son oreille et j'avais hoché de la tête en signe d'approbation.

«Manon, donne-moi ta main, s.v.p.», lui avait-elle dit, avant de déposer sa paire de boucles d'oreilles préférée au creux de la main de son amie. Émue par ce cadeau inattendu, Manon s'était mise à pleurer.

Je m'efforçais tant bien que mal de ne jamais pleurer en présence de ma mère, mais devant tant d'émotions, j'avais finalement craqué et je n'avais pas réussi à retenir mes larmes. Ma mère m'avait fait monter sur son lit pour me serrer dans ses bras et me consoler, comme quand j'étais petite. Manon avait pris une photo de nous deux à ce moment-là.

Je conserve précieusement cette image. Quand je la regarde, je peux encore sentir les bras de Maman autour de moi.

À lire sur le blogue de Marie-Éve Landry

- Le début de la fin

- Le brouhaha, l'impuissance et le pardon

- Le souffle des mourants

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