Qui doit se faire vacciner contre la grippe dans le contexte de la pandémie?

Avec la COVID-19 qui rôde, vous vous demandez si vous ou votre enfant devez vous faire vacciner contre l'influenza. Et quand? Et où? On fait le point.
Partout dans le monde, les autorités ont commandé des quantités records du vaccin contre la grippe cette année.
Partout dans le monde, les autorités ont commandé des quantités records du vaccin contre la grippe cette année.

La campagne annuelle de vaccination contre la grippe ne doit pas commencer avant la fin octobre, mais les requêtes en lien avec celles-ci se multiplient déjà sur la plateforme numérique Question pour un pharmacien (QPUP), qui permet aux Québécois d’obtenir les réponses de professionnels à leurs interrogations.

«Ça fait cinq ans que la plateforme existe et c’est la première fois qu’on voit un intérêt comme ça pour la vaccination [contre la grippe]», affirme le pharmacien qui a fondé la plateforme, Alexandre Chagnon.

Il note que l’augmentation des requêtes liées à la vaccination pourrait s’expliquer en partie par le fait que les pharmaciens ont le droit, depuis l’adoption du projet de loi 31 ce printemps, d’administrer des vaccins.

Chose certaine, le profil typique des utilisateurs qui posent des questions sur le vaccin contre la grippe a changé, note M. Chagnon. Ils sont notamment plus jeunes qu’à l’habitude. «On voit des jeunes mères et pères de familles qui se posent la question pour leur enfant», dit-il.

C’est que dans le contexte de la pandémie de COVID-19, certains se demandent s’il ne vaudrait pas mieux se faire vacciner cette année, même s’ils ne font pas partie des groupes «à risque». Après tout, aussi bien réduire les chances de devoir s’isoler, manquer le travail ou l’école et se faire dépister pour une fièvre ou une toux.

Cette année, les enfants qui présentent des symptômes d'allure grippale sont exclus de l'école et des services de garde en raison des mesures pour prévenir la propagation de la COVID-19.
Cette année, les enfants qui présentent des symptômes d'allure grippale sont exclus de l'école et des services de garde en raison des mesures pour prévenir la propagation de la COVID-19.

Une étude de l’Université de Colombie-Britannique (UBC) publiée le mois dernier révélait d’ailleurs que dans plusieurs pays, dont le Canada, davantage de parents prévoyaient faire vacciner leurs enfants contre la grippe saisonnière à cause de la COVID-19.

À quelle date commence la vaccination contre la grippe?

Au Québec, comme à chaque année, le Programme de vaccination contre la grippe commencera officiellement le 1er novembre. Le vaccin sera toutefois disponible dès la fin octobre dans certains milieux comme les CHSLD, explique-t-on du côté du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Qui doit se faire vacciner contre la grippe?

Les fabricants mondiaux de vaccins s’attendent depuis le printemps à une saison record pour la vaccination antigrippale. Le Québec avait d’ailleurs prévu le coup: il a commandé cette année deux millions de doses du vaccin contre l’influenza, soit 400 000 de plus que l’année dernière.

Mais contrairement à l’Ontario, où Doug Ford a encouragé «tout le monde» à se faire vacciner et affirmé que «tous ceux qui voudront recevoir le vaccin le recevront», le Québec n’a pas élargi les clientèles visées par son programme de vaccination gratuit cette année.

La vaccination antigrippale est l'un des dossiers pour lesquels François Legault et Doug Ford ont choisi des approches différentes alors qu'une deuxième vague de contaminations à la COVID-19 se profile dans les deux provinces.
La vaccination antigrippale est l'un des dossiers pour lesquels François Legault et Doug Ford ont choisi des approches différentes alors qu'une deuxième vague de contaminations à la COVID-19 se profile dans les deux provinces.

«Le Québec ne recommande pas la vaccination universelle contre l’influenza annuelle, même dans un contexte de COVID», a déclaré une porte-parole du MSSS dans un courriel au HuffPost Québec.

Seules les personnes appartenant aux groupes suivants seront donc éligibles à la vaccination gratuite contre la grippe cet automne:

  • les enfants de 6 mois à 17 ans atteints de certaines maladies chroniques;
  • les adultes ayant certaines maladies chroniques (incluant les femmes enceintes, quel que soit le stade de leur grossesse);
  • les femmes enceintes aux 2 et 3 trimestres de leur grossesse;
  • les personnes âgées de 75 ans et plus;
  • les proches qui habitent sous le même toit qu’un enfant de moins de 6 mois ou qu’une personne à risque élevé d’hospitalisation ou de décès, ainsi que leurs aidants naturels;
  • les travailleurs de la santé
  • les enfants de 6 à 23 mois en bonne santé*
  • les personnes âgées de 60 à 74 ans en bonne santé*

*Même si les enfants de moins de deux ans et les adultes de 60 à 74 en bonne santé ne sont plus considérés comme étant davantage à risque d’hospitalisation et de décès à la lumière de nouvelles études, ces personnes pourront se faire vacciner gratuitement encore cette année si elles le souhaitent.

Et les autres?

Le pharmacien Pierre-Marc Gervais, directeur des opérations pharmacie à l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires, se dit «tout à fait sensible» à l’argument des ceux qui souhaitent se faire vacciner ou faire vacciner leur enfant même s’ils ne sont pas «à risque». Mais il rappelle que malgré les doses supplémentaires prévues, l’approvisionnement en vaccins risque de présenter une «difficulté» cette année si l’engouement observé ailleurs dans le monde se concrétise au Québec.

«Ça va être premier arrivé, premier servi.»

- Pierre-Marc Gervais, Association québécoise des pharmaciens propriétaires

La majorité des doses disponibles en pharmacie seront donc réservées aux clientèles ciblées par le programme québécois d’immunisation. Et pour les autres? «Ça va être premier arrivé, premier servi», indique-t-il.

C’est que d’un point de vue de santé publique, la priorité est de prévenir d’abord les décès liés à l’influenza, mais aussi les complications graves qui pourraient venir ajouter de la pression sur un système de santé déjà éprouvé par la deuxième vague de COVID-19.

«Les clientèles les plus à risque d’hospitalisation et de décès associées à la COVID-19 sont sensiblement les mêmes que pour la grippe, soit les personnes âgées, les personnes ayant une maladie chronique ou immunodéprimées», souligne Marie-Claude Lacasse, du MSSS. «Il sera donc encore plus important cette année de prioriser la clientèle ciblée pour la vaccination contre l’influenza puisque cette même clientèle est également à risque pour la COVID-19.»

Dans un contexte où les doses disponibles ne sont pas illimitées et où les opérations de vaccination de masse vont être compliquées par la nécessité de respecter la distanciation physique, «la priorité doit être d’augmenter la couverture des gens à risque, pas des gens en bonne santé pour qui les risques sont faibles», renchérit le Dr Gaston De Serres, médecin-épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et membre du Comité sur l’immunisation du Québec, qui fournit des recommandations sur la vaccination au gouvernement.

Comme c'est le cas pour la COVID-19, les personnes âgées sont particulièrement à risque de développer des complications potentielles mortelles s'ils contractent l'influenza.
Comme c'est le cas pour la COVID-19, les personnes âgées sont particulièrement à risque de développer des complications potentielles mortelles s'ils contractent l'influenza.

Même son de cloche du côté du Dr Marc Lebel, président de l’Association des pédiatres du Québec et pédiatre-infectiologue au CHU Sainte-Justine.

«Si on vaccine plein de monde pour qui le risque est plus faible, ceux qu’on veut vraiment vacciner ne seront peut-être pas vaccinés», prévient-il.

Il souligne qu’il sera crucial cet automne de vacciner contre la grippe les enfants qui souffrent de maladies chroniques et ceux de moins de six mois – ainsi que tout ceux qui vivent sous le même toit.

«Ça inclut les papas!» insiste le pédiatre, soulignant que les pères sont généralement moins portés à se faire vacciner que les mamans.

La vaccination n'est pas recommandée pour les bébés de moins de six mois, mais leurs parents peuvent recevoir gratuitement la vaccin contre la grippe pour éviter de les contaminer.
La vaccination n'est pas recommandée pour les bébés de moins de six mois, mais leurs parents peuvent recevoir gratuitement la vaccin contre la grippe pour éviter de les contaminer.

Le Dr Lebel concède néanmoins que faire vacciner des enfants d’âge scolaire en bonne santé «peut être une bonne affaire d’un point de vue individuel», si ça contribue à éviter des absences à l’école, par exemple.

«Mais il ne faut pas que ça se fasse au détriment de ceux qui en ont vraiment besoin», martèle-t-il.

Prudence avant tout

Alexandre Chagnon, qui a travaillé pendant six ans à l’unité de soins intensifs de l’hôpital de Granby avant de se consacrer à temps plein à QPUP, a une opinion un peu différente.

Tout en reconnaissant l’importance de protéger d’abord les populations à risque, il compte recommander à «toutes les personnes qui sont inquiètes» de se faire vacciner contre la grippe cette année. «La vaccination est sûre et je préfère être trop prudent que pas assez», dit-il.

L’auteur principal de l’étude de l’UBC sur les intentions de vaccination des parents, le Dr Ran Goldman, déclarait d’ailleurs en août à La Presse canadienne que «la vaccination est la plus grande réussite de santé publique au monde» et qu’il serait «vraiment ravi» si 70 à 80 pour cent de la population recevait le vaccin cette année.

Une personne qui tousse ou éternue à cause de la grippe ou d'allergies projette dans l'air des gouttelettes qui pourraient potentiellement être infectées par le coronavirus.
Une personne qui tousse ou éternue à cause de la grippe ou d'allergies projette dans l'air des gouttelettes qui pourraient potentiellement être infectées par le coronavirus.

Selon M. Chagnon, une vaccination étendue contre l’influenza pourrait même jouer un certain rôle pour ralentir la propagation de la COVID-19.

«En période de grippe, les gens se mettent à tousser, à renifler», rappelle-t-il. Et comme il est possible d’être à la fois porteur de la COVID-19 et de l’influenza, les gouttelettes projetées dans l’air par une personne grippée qui tousse pourraient aussi propager le coronavirus.

Du côté du gouvernement fédéral, le Comité consultatif national de l’immunisation «recommande le vaccin antigrippal pour toute personne de 6 mois et plus qui ne présente aucune contre-indication à l’administration du vaccin», en insistant sur l’importance de la vaccination pour les personnes à risque de complications et ceux qui les côtoient, les personnes qui fournissent des services communautaires essentiels et les personnes en contact direct avec de la volaille infectée par le virus de la grippe aviaire durant les activités d’abattage.

Alors, on se fait vacciner ou pas?

Si vous (ou une personne avec qui vous vivez) faites partie d’un des groupes à risque ciblés par le gouvernement, les experts s’entendent pour dire que la vaccination contre l’influenza est encore plus importante cette année.

Si vous et votre enfant êtes en bonne santé, la décision est plus personnelle et mieux vaut en discuter avec votre professionnel de la santé.

Mais que vous choisissiez ou non de recevoir le vaccin contre la grippe cette année, les nouvelles en provenance de l’hémisphère sud – où la saison de la grippe tire à sa fin – sont encourageantes, souligne le MSSS.

L’Australie a par exemple connu une «baisse substantielle» du nombre de cas de grippe rapportés par les laboratoires du pays depuis la mi-mars. Seuls 36 décès dus à l’influenza ont été comptabilisés, contre 430 pour la même période l’an passé.

«C’est signe que les mesures pour réduire la transmission de la COVID contribuent à réduire la transmission d’autres virus comme l’influenza», explique le Dr De Serres.

Peut-être pourra-t-on donc se sauver de la grippe cette année. En tout cas, ça serait déjà ça de pris dans une année 2020 qui n’a rien eu de facile pour les Québécois.

À VOIR: Des dizaines d’États collaboreront pour distribuer un vaccin contre la COVID-19