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21/07/2018 06:00 EDT | Actualisé 21/07/2018 06:00 EDT

«Les oubliés du Prémontré»: la guerre des fous

La BD captive, surprend, bouleverse de la première à la dernière case et nous remet en pleine figure notre insensibilité.

L'invisibilité! Si elle est intéressante - imaginez pouvoir faire tout ce qu'on veut, même les larcins les plus inavouables, sans jamais se faire prendre. Wow le bonheur – elle peut facilement devenir un cauchemar, surtout si elle est imposée par les autres.

Les fous de 14-18

Il y a quelques semaines, j'ai parlé de l'impressionnant album La troisième population de Ducoudray et Pourqué qui se consacrait au quotidien des usagers de La Chesnaie, un institut psychiatrique hors du commun dans le paysage médical français. Cette semaine c'est au tour de l'asile de Prémontré de faire l'objet de cette chronique grâce à une excellente bédé signée Pendanx et Piatzszek.

Futuropolis

L'asile de Prémontré accueille depuis 1861 des patients souffrant de troubles psychiatriques. Les murs de l'ancienne abbaye, fondée en 1121 pourraient en raconter des histoires s'ils pouvaient parler. Il y aurait des histoires inspirantes, d'autres désespérantes, des histoires faites d'héroïsme et de lâcheté, mais toujours profondément humaines. Des petites histoires qui se confondent avec la grande histoire, qui valsent allègrement entre nos folies personnelles et l'immense folie humaine, celle qui cause des millions de victimes.

Situé à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Laon dans l'Aisne, une région au cœur des terribles combats de la Première Guerre mondiale, l'asile et sa clientèle ont souffert du rationnement, de la perfidie de certains commerçants qui profitent des combats pour s'enrichir, de l'insensibilité du gouvernement français qui ne juge pas nécessaire de les évacuer, de la lâcheté du personnel soignant qui les abandonne à l'approche des Allemands, de l'occupation des troupes du Kaiser et des bombardements aveugles des alliés.

Une histoire riche en tragédies vient nourrir la trame principale de l'album, qui raconte les efforts d'un jeune employé de l'institut, cachant un terrible secret pour retrouver sa sœur internée. Abandonnés par l'État-major français, qui préfère oublier cette clientèle ne pouvant pas servir de chair à canon, et par l'occupant allemand qui les considère comme des bouches inutiles à nourrir, les résidents de Prémontré devront apprendre à se débrouiller seuls. Le personnel, lui, doit faire régner un semblant d'ordre et de routine.

Magnifique bande dessinée, les oubliés de Prémontré est non seulement un instantané poignant de la vie quotidienne de cette population invisible sacrifiée aux dieux de la guerre, mais aussi sur les difficiles débuts d'une psychiatrie naissante qui doit lutter contre les pratiques archaïques d'un milieu médical influencé par les autorités religieuses.

Menée de main de maître par les deux bédéistes, la BDcaptive, surprend, bouleverse de la première à la dernière case et nous remet en pleine figure notre insensibilité et nos comportements douteux envers ceux que le personnel non soignant nomme avec mépris les fous.

Et c'est justement le plus important.

L'homme invisible

Max est un jeune adulte tout ce qui a de plus banal, tellement banal qu'il en devient même invisible, littéralement invisible. Sur la rue, dans les bars, à son bureau, chez ses parents, chez sa psy et même dans les salles de concert, personne ne le voit.

Non pas à cause de cette banalité, non, tout simplement parce qu'il est réellement invisible, un véritable fantôme qui se balade dans une vie qui le rejette. Et même si on sait qu'il existe, personne n'a conscience de sa présence.

Mais l'invisibilité ne rime pas avec l'absence d'émotions et de sentiments. Des sentiments, Max en a énormément, surtout pour Léonie, une jolie rousse qui a de la difficulté à vivre la banalité de son quotidien.

Casterman

Nouvelle bande dessinée de Véro Cazot, on se rappelle sa majestueuse BD Betty Boob illustrée par Julie Rocheleau, et de la Franco-Québécoise Camille Benyamina, les Petites distances fait partie de la famille des bandes dessinées réconfortantes, de celles qui font du bien, qui réconcilient avec la vie.

Écrite avec brio par Cazot, qui transforme une idée qui n'aurait pu être qu'une simple bluette sympathique en une belle histoire romantique et captivante, et superbement illustrée par Benyamina, qui fait preuve d'une maturité graphique et d'une élégance exceptionnelle - sa Léonie est tellement vivante qu'on voudrait la rejoindre dans les cases pour la serrer dans nos bras, un peu comme dans le célèbre clip du groupe A-HaLes Petites distances m'a totalement renversé.

N'étant pas très sensible aux histoires romantiques, je dois avouer que Les petites distances partait avec deux prises. Pourtant dès les premières cases, la finesse du scénario et l'émotion du dessin m'ont soufflé, m'ont séduit et ont su constamment garder mon attention. Avec le résultat que je me suis délecté de chaque moment du récit, que j'ai partagé les affres de cette quasi impossible quête amoureuse et que je me suis pris à imaginer la suite de cette très belle histoire d'amour après que le mot «Fin» soit tombé.

Casterman

En fin de compte, je suis sûrement comme Obélix, un incorrigible romantique qui rêve d'une fabuleuse histoire d'amour, pleine de surprises et sans déceptions quotidiennes. Cazot et Benyamina ont peut-être, sans le savoir, touché une corde sensible que je n'osais m'avouer?

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Jean-Denis Pendanx, Stéphane Piatzszek, Les oubliés de Prémontré, Futuropolis.

Camile Benyamina, Véro Cazot, Les petites distances, Casterman.

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