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14/07/2018 06:00 EDT | Actualisé 14/07/2018 06:00 EDT

Joe Sacco: sexe, dessin et... rock’n’roll!

Sorel a concocté une bande dessinée d'une grande qualité, au parfum d'Edgar Allan Poe et des premières grandes plumes du fantastique anglo-saxons.

«Les meilleurs contes fantastiques sont ceux qui évitent le Grand Guignol des effets faciles, les excès de carnages, les monstrueux trucages et les gros jets d'hémoglobine, mais mènent le lecteur, en confiance, jusqu'au malaise, pour le lâcher brusquement sur sa fin... une faim bien dévorante, bien entendu.»

Si tu t'appelles mélancolie

Cette citation du grand spécialiste des contes et des légendes du Petit Peuple Pierre Dubois résume parfaitement le Bluebells Wood que le bédéiste normand Guillaume Sorel vient de publier chez Glénat.

Glénat

Inspiré par son année sabbatique consacrée à la peinture et par un séjour marquant à Guernesey, une des Îles Anglo-Normandes situées à 50 kilomètres des côtes normandes, Bluebells Wood propose une étrange incursion au pays des sirènes aussi séduisantes que terrifiantes, beaucoup plus sombre que celle proposée par les contes gentillets de la fin du siècle dernier.

Exploitant subtilement les grandes caractéristiques du roman gothique de la fin du XVIIIe siècle, amour impossible - ici entre un peintre et une sirène, - mélancolie réconfortante, maison isolée au fond d'une forêt oppressante, mer menaçante et l'ombre d'une mort qui s'impose, Sorel concocte une bande dessinée de grande qualité au parfum d'Edgar Allan Poe et des premières grandes plumes du fantastique anglo-saxon.

Rarement ai-je lu une BD qui traduit si bien la doucereuse angoisse nostalgique de ces romans gothiques que j'ai lu durant mon adolescence et de ces ruines gorgées de tristesse.

On savait déjà que le bédéiste maitrisait à merveille l'univers de Lovecraft, son Île des morts est sans contredit un des meilleurs récits «lovecraftiens», de la francophonie, mais sa filiation avec Poe, elle, était moins évidente.

Vents d'Ouest

Pourtant quand on relit ses anciens récits on s'aperçoit rapidement que les forces, la richesse, les tourments intérieurs du génial auteur du Corbeau s'y trouvent. Et Bluebells Wood qui transpire l'odeur d'outre-tombe de la brume humide, de la douce mélancolie et de la désolation fataliste qui imprégnaient chacun des mots de l'homme de lettres de Boston ne fait pas exception.

On comprend facilement pourquoi Pierre Dubois a accepté de signer la préface du nouvel opus de Sorel. Rarement ai-je lu une bande dessinée qui traduit si bien la doucereuse angoisse nostalgique de ces romans gothiques que j'ai lus durant mon adolescence et de ces ruines gorgées de tristesse qui parsèment anarchiquement les paysages de la douce, mais perfide Albion, terre gothique par excellence.

Grand amateur des bédés de Sorel, j'ai particulièrement apprécié cette nouvelle création qui présente un autre aspect de ce maitre du fantastique que je fréquente avec plaisir depuis plusieurs années.

Une des plus belles réussites gothiques de la décennie.

Le rock dans la peau

Joe Sacco est un des bédéistes les plus essentiels de l'histoire de la bande dessinée. À la fois journaliste et dessinateur, l'Américain a réalisé des reportages «bédéesques» qui ont marqué l'imaginaire et qui nous ont fait part du quotidien de certains des endroits les plus chauds de la planète.

Que ce soit en Palestine, en ex-Yougoslavie ou ailleurs, le dessinateur, toujours en première ligne, nous a fait vivre la vie des habitants anonymes de ces territoires en temps de guerre, de résistance, d'occupation, grâce à ses livres poignants qui émeuvent autant qu'ils font réfléchir.

Futuropolis

Avant de devenir ce porteur de la voix de ceux dont la parole ne trouve jamais un chemin vers les oreilles des puissants, Sacco a aussi été un aficionado du rock, un passionné qui rêvait des mirages de la vie rock'n'roll. Mais la vie de vedette rock est plutôt difficile lorsqu'on manie mieux le crayon qu'on ne massacre la guitare électrique.

Alors, peut-être pour toucher à ce nirvana inatteignable, Sacco décide d'accompagner, à ses frais - il sera le vendeur bénévole de t-shirts - la tournée européenne du groupe grunge de Portland The Miracle Workers de son vieux pote Gerry Mohr.

Tout au long de son aventure rock, Sacco réalisera croquis et courtes bandes dessinées de la tournée «triomphale» des bars et des salles les plus glauques des vieux pays. Groupies, promoteurs véreux et arnaqueurs, rockers minables et déconnectés, douaniers zélés – c'était avant Schengen – entourage vampirisant et dealers patibulaires feront partie, l'espace de quelques semaines, de l'environnement quotidien de Sacco et de ses bandes dessinées.

Futuropolis

Publiés presque confidentiellement, ces courts récits méritent le détour. Ils sont beaucoup plus que des travaux de jeunesse, ils sont aussi la genèse de ce qui deviendra les forces de ce monument de la bédé. À travers ces petits instantanés, on retrouve la même acuité, la même force d'observation, la même analyse intelligente des rapports humains, le même humour, les mêmes personnages vivants, criant leur authenticité dans un monde de plus en plus factice, le même miroir aux alouettes rempli des promesses trop belles des lendemains qui chantent.

Observateur privilégié, Sacco nous fait vivre les splendeurs décadentes du grand cirque du rock'n'roll, avec la même puissance, et peut-être même plus que celle de Cameron Crowe dans son Almost famous.

Bédé reportage, Sacco illustre le rock comme le faisait les grands journalistes rock du XXe siècle, sans compromis, sans pudeur et sans la distance imposée par les canons du journalisme. Comme tous les grands journalistes gonzo, Sacco se met en scène et nous raconte le rock à travers ses yeux, à partir d'un choix d'anecdotes judicieux et de personnages aussi truculents que naïfs.

Avec son trait, influencé par Robert Crumb et quelques fois par Gilbert Shelton, Sacco propose un merveilleux chant d'amour à ses années rock et à sa jeunesse, teinté certes d'une nostalgie réconfortante, mais aussi d'une lucidité décapante, parce qu'après tout...

«... It's only rock'n'roll but I like it.» (Tiré de la chanson I know it's only rock'n' roll (but I like it) des Rolling Stones. Sacco est un grand admirateur des Stones)

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Guillaume Sorel, Bluebells wood, Glénat.

Joe Sacco, But I like it (le Rock et moi,)Futuropolis.

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