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22/12/2018 06:00 EST | Actualisé 22/12/2018 06:00 EST

«Le frère de Göring»: la culpabilité du sang

Personnage trouble, mystérieux, froid et antipathique, le frère de Göring n'a rien du héros traditionnel.

Vous êtes-vous déjà demandé comment les proches des grands monstres de l'histoire ont vécu leurs délires. Comment Eva Braun, la famille d'Himmler ou encore les enfants de Staline ont pu supporter la folie meurtrière de leurs conjoint, père, oncle ou frère sans ne jamais rien dire ?

Je ne sais pas si Arnaud Le Gouëfflec s'est posé cette question. Mais il est évident qu'elle est au cœur de son diptyque Le frère de Göring, dont le premier tome L'ogre et le chevalier vient tout juste d'arriver à Montréal.

Si ce n'est pas toi c'est donc ton frère

Salzburg, printemps 1945. Le centre du commandement allié est particulièrement occupé. Occupé à traiter les dossiers des prisonniers allemands dont le nombre n'arrête pas de grossir jour après jour. Occupé à recueillir les dépositions, à les vérifier, à établir les véritables identités des prisonniers. Un travail titanesque.

En cette journée du 9 mai, arrive un civil qui s'est constitué volontairement prisonnier, un fait rare: Albert Göring, frère cadet d'Hermann Göring, le chef suprême de la Luftwaffe, proche collaborateur d'Hitler et morphinomane notoire.

Pour le major Paul Kubala, chargé d'instruire le dossier, commence alors un épuisant tête-à-tête avec Albert Göring qui décidera du sort du frère de l'ogre.

Relatant la confrontation psychologique entre le détenu et l'enquêteur, Le frère de Göring est fascinant. Les auteurs mènent avec brio ce duel déstabilisant entre Göring — qui s'est régulièrement opposé aux volontés des nazis et qui n'a jamais hésité à se servir de son illustre nom de famille pour permettre la fuite de juifs — et Kabula pour qui sa culpabilité ne fait aucun doute. Après tout, sa seule filiation ne le condamne-t-elle pas automatiquement?

Avec intelligence, une connaissance notable de l'histoire et un sens du dialogue remarquable, Le Gouëfflec échafaude une intrigue désarçonnante qui nous fait valser sur la mince frontière entre la réalité et le mensonge.

Un scénario où, tout comme Paul Kabula, il est plus facile et moralement plus acceptable de croire en sa culpabilité plutôt que de voir en lui un résistant, un défenseur de la nation juive et un futur Juste parmi les nations — même si sa candidature fut rejetée après un examen minutieux —, attribué par Israël aux gentils qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs.

Personnage trouble, mystérieux, froid et antipathique, le frère de Göring n'a rien du héros traditionnel. Et tout comme l'officier allié, on se demande constamment s'il dit vrai, s'il n'est pas un mythomane qui croit fermement ses bobards ou un opportuniste de talent prêt à tout pour sauver sa peau.

Ne serait-ce que pour le doute qu'elle insémine en nous et qui vient pourrir nos certitudes, cette bande dessinée vaut le détour.

Courtoisie
Le frère de Göring, bande dessinée

Rêve de singe

San Diego, Californie 1972, Sarah Evans, jeune étudiante à UCLA et journaliste pour la revue trimestrielle du département d'études cinématographiques, rencontre Meriam C Cooper, cinéaste légendaire —King Kong c'est lui — documentaliste de grand talent, producteur audacieux, héros de guerre, que le Hollywood des années 70 a mis de côté.

Courtoisie
King Kong, affiche de film

Tout au long de cette entrevue-fleuve, la jeune journaliste découvre un très grand réalisateur aux méthodes très contestables, qui bouleverse la narration cinématographique. Il est un producteur visionnaire qui savait laisser aux réalisateurs la liberté créative dont ils avaient besoin, mais aussi un incroyable baroudeur autant à l'aise sur les terrains de la Première Guerre mondiale que parmi les peuplades les plus «inconnues» de notre civilisation occidentale.

Séduisante autant pour les amoureux du cinéma, de la BD ou des grands romans d'aventures, Cooper, un guerrier à Hollywood est la bande dessinée à se procurer. Un regard fascinant, même s'il est un peu linéaire, sur un véritable géant du cinéma, qui menait sa vie avec la même fougue et la même démesure qu'il mettait à réaliser ses films. À moins que ce ne soit le contraire.

Personnage plus grand que nature, Cooper a été à l'image du destin de cette Amérique de la première moitié du siècle dernier, grandiose et décadente, pleine de zones de lumière et d'ombre, forte et faible, naïve et cynique, angélique et démoniaque.

Courtoisie
Cooper, un guerrier à Hollywood, BD

- Arnaud Le Gouéfflec, Steven Lejeune, Le frère de Göring, tome 1 L'Ogre et le chevalier, Glénat.

- Florent Silloray,Cooper, un guerrier à Hollywood, Casterman.

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