LES BLOGUES
08/12/2018 06:00 EST | Actualisé 08/12/2018 06:00 EST

Les «Ananas de la colère», une vengeance à la polynésienne

La nouvelle BD de Cathon, qui n'est pas une adaptation hawaïenne du roman «Les raisins de la colère» de Steinbeck, libère définitivement un parfum digne du Dude dans le film «The Big Lebowski».

Bon, je l'avoue, j'aimais beaucoup aller au mythique Jardin Tiki, sur la rue Sherbrooke, à deux pas du Stade olympique. Là où l'on pouvait boire d'étranges mixtures sucrées dans des verres en forme d'ananas avec des petites ombrelles et manger des plats frits vaguement polynésiens noyés dans des sauces hypercaloriques.

Rien n'égalait une soirée dans ce haut lieu du kitsch montréalais hérité d'une autre époque, quand le style hawaïen était le nec plus ultra, qu'Elvis chantait Blue Hawaii, que Steve McGarret faisait régner la loi dans les rues d'Honolulu, que le Mai Tai était un coquetel classe et que l'ananas avait la cote.

Le fruit de la vengeance

Alors c'est peut-être pour renouer avec le souvenir de ce paradis perdu que je me suis lancé avec enthousiasme dans la lecture des Ananas de la colère, la toute nouvelle bédé de Cathon, qui n'est pas une adaptation hawaïenne du roman Les raisins de la colère de Steinbeck.

Courtoisie

Marie-Pomme Plourde est une jeune barmaid à l'Ananas d'or, un bar trifluvien du quartier de la mythique petite Hawaï, reconnu pour ses Mai Tai, ses piña colada et ses œufs dans le vinaigre. La vie de Marie-Pomme se déroule tranquillement entre son travail et sa passion pour les polars mettant en vedette la détective Shirley McSnuffles.

Malheureusement pour elle, sa voisine et amie Bonnie Lavallée, championne internationale de limbo, est retrouvée morte dans son modeste logement. Devant l'incompétence de la flicaille, la jeune héroïne décide de chausser les souliers de son idole McSnuffles et de mener sa propre enquête. Une enquête jonchée de cadavres, de révélations, de rebondissements et de parfum d'ananas.

Courtoisie

Si on devait trouver une influence à cette bande dessinée totalement délirante ce n'est pas chez Steinbeck qu'on la trouverait, mais plutôt chez les frères Cohen, ceux de Raisin Arizona et du Big Lebowski. Parce qu'il y a définitivement un parfum du Dude dans l'univers de Cathon. Peut-être à cause du salon de quilles kitsch et réconfortant et des autres lieux surprenants qu'elle propose, peut-être à cause de ses truculents personnages déjantés aux répliques «claudemeunieresques» tout droit sortis d'une autre planète ou peut-être à cause du quatrième mur qu'elle fait voler en éclat en nous impliquant dans cette folle investigation. Je ne saurais le dire.

Mais ce que je peux affirmer, c'est que tout comme le film des frères Cohen, je me suis senti hypnotisé dès la première page. Envouté et séduit par l'intelligence absurde de l'auteur, qui a su me guider dans des péripéties plus incongrues les unes des autres, sans que je sente le besoin de retourner à la réalité. Cathon m'a enveloppé, dès sa première case, dans un monde dont elle détenait la clé et dont je ne voulais pas m'échapper. Tout comme les cinéastes de Fargo l'avaient fait avec l'incroyable The Big Lebowsky.

Courtoisie

Les montagnes de la mort

Si Cathon explore un univers absurde dont nous ne voulons pas sortir, on ne peut pas dire la même chose de H. P. Lovecraft. Personne ne veut rester prisonnier du monde cauchemardesque du grand écrivain américain.

Je suis un grand admirateur de l'écrivain de Providence. Je lis toujours avec intérêt les adaptations BD de son œuvre. Cette fois-ci, c'est le mangaka japonais Gou Tanabe qui s'est frotté au difficile exercice de l'adapter au 9e art. Et pas à n'importe quel texte, puisqu'il a décidé de mettre en images Les montagnes hallucinées, pierre angulaire du mythe du cycle des Grands Anciens.

Courtoisie

Ce n'est pas la première et sûrement pas la dernière adaptation des montagnes hallucinées. Mais c'est peut-être celle qui se veut le plus proche des écrits de Lovecraft. Même si le mangaka se permet ici et là quelques petites entorses et interprétations, elles s'intègrent tellement bien dans le récit qu'elles auraient pu être écrites par le maître lui-même.

Courtoisie

Toutefois, même si Tanabe maitrise bien l'univers «lovecraftien», même s'il fait de ce premier tome des montagnes hallucinées un ouvrage fascinant, j'ai quand même l'impression que le travail aurait pu être plus soigné.

Courtoisie

Entendons-nous bien. Tanaba est un dessinateur de grand talent, ses doubles pages sont magnifiques, ses montagnes noires terrifiantes et son Antarctique oppressante. Mais il y manque un je-ne-sais- quoi. C'est peut-être le format du bouquin qui ne permet pas de voir toute la richesse de son trait, son utilisation du noir et blanc, sans nuance et sans texture, ses personnages plus ou moins travaillés graphiquement ou ses phylactères qui se fondent trop dans ses paysages, je ne sais pas! Mais je suis certain que dans un album format européen, le travail du maganka aurait littéralement explosé devant nous. Alors qu'ici, il n'est capable de nous démontrer qu'une partie de sa richesse.

Mais il faut souligner le travail de la maison d'édition. L'idée de transformer la BD en simili manuscrit usé par le temps, les intempéries et retrouvé par hasard dans une malle pourrissant au fond d'une cave humide et poussiéreuse d'une université centenaire, est une initiative qui permet au lecteur de s'intégrer dans l'atmosphère angoissante des montagnes hallucinées.

Une bédé intéressante, mais à qui manque le petit quelque chose qui en ferait une grande BD.


Cathon, Les ananas de la colère, Pow Pow.
Gou Tanabe, Les chefs-d'œuvre de Lovecraft, Les montagnes hallucinées, tome 1, KI-ONN.

À LIRE AUSSI:

» Fiona Barton: drame inhumain au cœur du polar domestique
» Bernard Werber: l'homme aux mille visages
» «Nick Cave mercy on me»: l'insoutenable sensualité du spleen

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.