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14/12/2018 10:21 EST | Actualisé 14/12/2018 10:22 EST

L'anglais en milieu académique, l’inarrêtable expansion

Au 21e siècle, dans le monde mondialisé qui est le nôtre, avoir un État indépendant est-il suffisant pour assurer la protection d’une langue?

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Partout sur la planète, les grands établissements académiques cèdent face à l'ultra domination de l'anglais.

Une fois encore, le français a été le sujet d'un mini débat au Québec, à la suite d'un discours uniquement en anglais de la mairesse de Montréal. Pour les observateurs extérieurs qui s'intéressent à la province, ce genre de mini débats fait partie de la routine politique québécoise. À intervalle régulier, un événement fait ressurgir la question linguistique pour quelque temps, avant qu'elle ne disparaisse au profit d'autres.

Les réactions à ce genre d'événements sont aussi généralement les mêmes. En particulier, il y a toujours une série de commentaires qui affirment que le problème du Québec est son statut de province, et qu'il sera plus simple d'imposer le français dans un État indépendant.

Mais est-ce réellement le cas? Au 21e siècle, dans le monde mondialisé qui est le nôtre, avoir un État indépendant est-il suffisant pour assurer la protection d'une langue? Malheureusement, la réponse semble être «de moins en moins».

Partout sur la planète, les grands établissements académiques cèdent face à l'ultra domination de l'anglais.

Le 4 décembre, La Presse publiait la tribune d'une étudiante de l'Université de Montréal qui déplorait la place que prenait l'anglais dans son cursus, présentant cette place comme une anormalité québécoise. Hélas, la réalité est bien plus inquiétante.

Partout sur la planète, les grands établissements académiques cèdent face à l'ultra domination de l'anglais. Il est maintenant quasiment impossible de «s'exporter» ou «d'être attractif à l'étranger», deux critères qui se sont imposés, à grands coups de classements aux choix douteux, comme des signes de qualité, sans donner une place de choix à l'anglais.

Dans certains pays d'Europe, les gouvernements ont déjà permis la quasi-suppression de la langue locale dans les universités au nom du rayonnement international. En France même, le gouvernement veut lancer un plan pour augmenter le nombre de cours et de cursus qui auront lieu en anglais.

La liste des exemples qui illustrent ce phénomène pourrait être longue. Je voudrais ici me concentrer sur le cas israélien, tout d'abord parce que je le connais mieux, et ensuite parce qu'il me semble particulièrement éclairant.

La situation en Israël

J'ai déjà eu l'occasion ici de présenter les points communs entre Israël et le Québec sur la question linguistique. Dans les deux cas, la langue s'est imposée comme l'une des composantes principales de l'identité nationale.

En Israël comme au Québec, la langue a aussi été un sujet de combats politiques importants. Avant même la création d'un État, la mise en place d'un système éducatif en hébreu a été un enjeu de premier plan pour le mouvement sioniste.

En particulier, ce mouvement a connu en 1913 une «guerre des langues», au cours de laquelle, à l'issue d'actions parfois violentes et similaires à ce qu'a connu le Québec dans les années 1960, les défenseurs de l'hébreu ont réussi à l'imposer dans la première université ouverte à Haifa, dans le nord du pays. Dans la continuité de cette victoire fut fondée, en 1918, l'Université hébraïque, qui s'est rapidement érigée comme un centre intellectuel rayonnant, et le cœur de l'académie en hébreu.

Depuis, Israël est devenu un État indépendant, l'hébreu est devenu la langue d'un pays, utilisée dans la vie quotidienne et par des institutions étatiques, et protégée par une série de lois, dont la dernière, dite «de l'État nation» a été adoptée, malgré les critiques de l'opposition locale et internationale, cet été.

Tout cela ne suffit cependant plus pour garantir l'utilisation de l'hébreu dans le monde académique: jeudi dernier, le recteur de l'université hébraïque a confirmé qu'il souhaitait lancer un processus d'imposition de l'anglais comme langue d'enseignement dans certains départements.

Ce projet s'inscrit dans une tendance lourde d'entrée en force de l'anglais, qui se fait ici avec les mêmes arguments qu'ailleurs. Pour «permettre une meilleure intégration dans le milieu académique mondial», «attirer des talents de partout», «rayonner à l'international», l'administration de l'université permet, voire encourage, l'expansion de l'anglais en son sein.

L'ironie de l'histoire est flagrante

Dans un pays qui est devenu indépendant en se libérant de l'impérialisme britannique, la principale université, dont l'identité linguistique était, à une époque, tellement centrale qu'elle est inscrite dans son nom, est prête à renoncer à la langue nationale pour se soumettre, totalement volontairement, à la domination culturelle de l'anglais.

Il est encore trop tôt pour savoir dans quelle mesure ce projet sera porté à son terme et les défenseurs de l'hébreu se mobilisent lentement. Mais force est de constater que, dans ce cas précis, le fait qu'Israël soit un État indépendant et souverain n'a en rien empêché la tentative de faire entrer l'anglais dans le monde académique.

Au contraire, de manière paradoxale, c'est un argument utilisé par le recteur de l'université hébraïque pour justifier sa décision. En effet, selon ce dernier, l'hébreu étant à présent la langue d'un État et utilisée quotidiennement, le danger qui pesait sur elle au moment de sa renaissance a disparu, et il est donc possible d'utiliser l'anglais sans crainte. En somme, l'hébreu est suffisamment fort pour être affaibli.

L'exemple israélien est intéressant dans la mesure où il est généralisable. Transféré au Québec, les souverainistes ont raison, vu de loin, d'affirmer qu'avoir un État indépendant permettra d'avoir plus d'instruments pour protéger le français. Mais au XXIe siècle, ces instruments ne sont plus suffisants.

Car l'anglais, s'il ne s'impose plus aux peuples par la force des armes ou celui des systèmes politiques, continue à s'étendre sous d'autres prétextes. Au nom d'une certaine conception de l'excellence, au nom de la coopération internationale, etc., il faut parler anglais. En bref, si on ne dit plus ouvertement «Speak white», on dit de plus en plus «Speak global academic».

Dans un certain sens, il est assez beau que l'ensemble du monde académique et intellectuel ait trouvé une langue commune pour coopérer, partager ses connaissances et les faire fructifier. Mais, lorsque cette langue devient un moyen ou un prétexte pour mettre en danger les cultures et les identités locales, il est légitime de combattre ses excès.

Face à l'extension, pour l'instant inarrêtable, de l'anglais partout sur la planète et dans le monde académique en particulier, le temps est venu pour tous ceux qui sont attachés à une culture non anglophone, qu'ils aient ou non un État souverain entre leurs mains, d'adopter une vision qui dépasse la question étatique et de commencer à trouver, peut-être ensemble, les instruments pour que le développement intellectuel ne se fasse pas uniquement dans une langue en monopole et aux conséquences potentiellement désastreuses.

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