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12/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 12/03/2018 10:21 EDT

Question linguistique: différences entre Israël et le Québec

La différence d’attitude des deux sociétés face à leur langue n’en paraît que plus paradoxale.

Getty Images/iStockphoto

Remarquer que la question linguistique est un sujet sensible au Québec n'a rien de très original. Cependant, lorsque l'on observe la vie québécoise de loin, comme c'est mon cas, il reste impressionnant de constater à quel point cette question occupe l'espace médiatique de la province. Sans être continuellement au centre de l'attention générale, elle resurgit de manière ponctuelle, et ce pour des raisons variées.

Ainsi, au détour d'événements aussi divers que la publication de nouvelles statistiques, l'inauguration d'un magasin d'équipement sportifou les Jeux olympiques en hockey, les médias québécois vivent une bouffée de chaleur, certes passagère, mais qui vient rappeler que la langue reste un enjeu.

Sans qu'il y ait besoin d'événement déclencheur, le français joue un tel rôle dans la vie politique québécoise que cela n'a surpris personne que Philippe Couillard et Emmanuel Macron s'expriment à ce sujet lors de la visite du premier ministre à Paris. Même en dehors du monde politique, les différentes mentions au français sous toutes ses formes qui émaillent les entrevues d'un artiste comme Xavier Dolan, l'un des Québécois les plus connus à l'étranger, témoignent à la fois de l'importance de l'attachement au français dans la société québécoise, et des différentes formes qu'il peut adopter.

Cette sensibilité apparaît comme assez unique. Lorsque je vivais en France, elle semblait presque exotique. La société française, pourtant elle aussi très fière de son exception culturelle, est bien plus souple sur sa langue et l'on peut s'y faire spoiler un podcast en lisant une newsletter sans considérer qu'il s'agit d'une soumission linguistique. De manière générale, le sujet est quasi inexistant dans les débats de société, au point d'ailleurs que les Français se font régulièrement reprendre par les Québécois eux-mêmes.

Dans les deux cas, il s'agit d'enclaves linguistiques isolées dans une région dominée par une autre langue.

Au moment d'arriver en Israël, je croyais que la situation linguistique dans ce pays serait plus proche de celle au Québec. Après tout, ce sont deux sociétés assez semblables de ce point de vue. Dans les deux cas, il s'agit d'enclaves linguistiques isolées dans une région dominée par une autre langue. Et au sein de chacune de ces deux nations vit une minorité importante qui parle justement cette langue dominante ailleurs, l'anglais en Amérique du Nord, l'arabe au Proche Orient.

Or Israël ne réagit pas du tout comme le Québec. Certes, l'hébreu est un vecteur important du sentiment national israélien, et son histoire unique est source de fierté pour le pays. De même, Israël fait partie des rares pays qui ont un jour dédié à la célébration de leur propre langue, même si cette célébration reste relativement limitée.

Mais aujourd'hui, la question linguistique a perdu de sa sensibilité et de son importance. À part d'extrêmement rares articles, elle n'occupe ni l'espace médiatique ni les débats politiques, comme s'il s'agissait d'un sujet réglé ou secondaire. Les affiches appelant les citoyens israéliens à utiliser l'hébreu ont disparu de l'espace public depuis bien longtemps, à l'inverse des campagnes équivalentes toujours diffusées dans les médias québécois.

Pourtant la situation en Israël semble bien moins favorable pour l'hébreu que ne l'est la situation au Québec pour le français. Selon une enquête menée par le bureau central des statistiques en 2011, seuls 49% des Israéliens de plus de vingt ans avaient l'hébreu comme langue maternelle, une situation qui serait perçue comme catastrophique si elle devait être transposée dans la province.

Alors que l'hébreu moderne compte moins de cent cinquante ans d'activité et n'est parlé qu'en Israël, le français peut s'appuyer sur une histoire multicentennaire et est parlé par près de 280 millions d'habitants partout sur la planète.

De même, la situation générale du français est bien plus avantageuse que celle de l'hébreu. Alors que l'hébreu moderne compte moins de cent cinquante ans d'activité et n'est parlé qu'en Israël, le français peut s'appuyer sur une histoire multicentennaire et est parlé par près de 280 millions d'habitants partout sur la planète. Ces deux facteurs donnent à cette langue un attrait indéniable; ce qui explique qu'elle soit la deuxième langue la plus apprise dans le monde après l'anglais. En d'autres termes, dans sa lutte pour l'existence ou le maintien de son statut, le français au Québec peut s'appuyer sur de nombreux alliés et sur une vaste culture, l'hébreu non.

La différence d'attitude des deux sociétés face à leur langue n'en paraît que plus paradoxale. Dans les conditions décrites plus haut on s'attendrait à voir les Israéliens scrupuleux sur leur langue et les Québécois un peu moins, or c'est l'inverse qui se produit.

Le flegme israélien à ce sujet est lié à différentes raisons qu'il serait trop long d'évoquer ici, mais au sein desquelles l'histoire du pays est centrale. Rappelons que le premier être humain à avoir l'hébreu moderne comme langue maternelle est né en 1882. Avant cette date, qui nous est finalement très proche, l'hébreu n'avait tout simplement aucun locuteur natif. La situation présente en Israël, pour imparfaite qu'elle puisse être, est donc en soi un succès indéniable et un progrès impressionnant si on l'observe avec un recul historique.

De même, l'État hébreu est indépendant et jouit de tous les attributs de la souveraineté. Il a donc entre les mains suffisamment d'instruments institutionnels qui lui permettent d'assurer le statut de sa langue, ce qui rend la question moins sensible. Pour toutes ces raisons, la société israélienne considère que la situation linguistique dans le pays ne doit pas être source d'inquiétude.

Il ne s'agit bien évidemment pas de poser le débat en termes de qui a tort ou qui a raison. Il y a là deux attitudes, issues d'un parcours et d'un contexte différents qui ne seraient surement pas transposables ou applicables ailleurs.

Néanmoins, ce curieux mélange de similitudes et de différences entre les situations israélienne et québécoise est suffisamment intéressant pour mériter d'être souligné. Il nous invite aussi à mieux connaître la situation dans l'autre pays.

Mal connu à l'extérieur des frontières du pays, le modèle israélien de gestion de la question linguistique est un mélange original d'affirmation de la langue principale, de maintien de sa pertinence, et d'accommodations finalement assez nombreuses en faveur des langues minoritaires.

C'est ce modèle que je vous propose de découvrir, si vous le voulez bien, dans mes prochains articles.

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