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05/01/2018 09:00 EST | Actualisé 05/01/2018 09:00 EST

Trois ans après Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, le flou reste complet en matière de prévention des attentats

Nous n'avons pas gagné la bataille de l'idéologie contre le groupe État islamique et le fondamentalisme.

Charles Platiau / Reuters
Trois ans après Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, le flou reste complet en matière de prévention des attentats.
Charles Platiau / Reuters

La France va replonger dans les commémorations des attentats qui l'ont endeuillée les 5 et 7 janvier 2015 avec l'attaque Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher de Vincennes.

Ces attaques sur notre territoire ont marqué le début d'une série ininterrompue d'actes terroristes en France et dans le reste du monde.

Rappelons notamment l'attentat de Saint-Quentin-Fallavier (26 juin 2015), du Thalys, du Bataclan, le 13 novembre 2015, l'assassinat de Jean-Baptiste Salvaing, gendarme, et de sa compagne Jessica Schneider, tués le 13 juin 2016 de plusieurs coups de couteau à leur domicile de Magnanville dans les Yvelines, l'attentat de Nice, le 14 juillet 2016, l'assassinat du Père Hamel, le 26 juillet 2016, dans l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray et un policier tué sur les Champs-Élysées le 20 avril 2017, Xavier Jugelé.

D'emblée, il faut rendre un hommage appuyé à nos forces de police, de gendarmerie, aux militaires qui assurent notre sécurité, et à nos services qui font, dans un contexte très difficile, un travail remarquable pour éviter des dizaines d'autres attentats.

Jusqu'en 2014, le terrorisme islamique semblait n'arriver qu'aux autres et semblait épargner la France.

Jusqu'en 2014, le terrorisme islamique semblait n'arriver qu'aux autres et semblait épargner la France.

Pourtant, en juin 2014, après avoir lu avec attention l'excellent ouvrage de David Thomson "Les djihadistes français", j'ai immédiatement pensé que notre arsenal juridique n'était pas suffisant pour faire face à cette menace. C'est ainsi que j'ai pu obtenir, grâce au groupe politique de l'Union Centriste, la constitution d'une commission d'enquête sur ce sujet.

Les drames de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher sont intervenus au cours de nos travaux, alors que nous visitions les camps de réfugiés près de Gaziantep (Turquie).

De ce déplacement en Turquie, nous avons perçu l'ampleur du mouvement et, par exemple, pu localiser les endroits où l'on vend(ait) des vrais faux passeports, écouter les réfugiés, et compris que quelques-uns d'entre eux n'étaient pas bienveillants à l'égard de l'Europe.

C'est donc dans un climat particulièrement tendu et grave que cette commission co-présidée par André Reichardt, sénateur du Bas-Rhin, a rendu son rapport en avril 2015.

Si l'analyse et le diagnostic étaient à la hauteur de l'enjeu, les propositions et les remèdes étaient très insuffisants à nos yeux de co-présidents.

Des questions apparues lors de nos auditions réclamaient des réponses, sans qu'il fut possible d'aller plus avant pour les obtenir, sur tous les points liés à l'Islam, organisation, financement, formation des imams, etc., au motif bienveillant et politiquement correct psalmodié par le rapporteur... et qui se résume au hashtag "pas d'amalgame".

Décevant donc, mais avec mon collègue André Reichardt, nous avons décidé de ne pas renoncer à obtenir ces réponses.

C'est avec beaucoup de difficultés, grâce, une fois encore au groupe de l'Union Centriste, qu'une mission d'information sur l'organisation et le fonctionnement de l'Islam en France, a pu être mise en place et a rendu son rapport le 7 juillet 2016, quelques jours seulement avant l'attentat de Nice.

Ce rappel historique un peu long est indispensable à la démonstration qui va suivre.

Une addition de textes répressifs ne fait pas une politique cohérente.

Le gouvernement de François Hollande, grâce au travail exemplaire de Bernard Cazeneuve, et l'appui du Parlement a pu faire voter une série de textes répressifs qu'aucun gouvernement de droite n'aurait jamais pu faire voter, celui d'Emmanuel Macron a poursuivi dans cette voie.

Beaucoup a été fait, ce que nul ne pourrait contester, sauf à être d'une mauvaise foi complète.

Est-ce suffisant? Est efficace? Sommes-nous en mesure de faire face au retour de ces terroristes sur notre territoire?

Pour éviter un inventaire à la Prévert j'ai établi une liste des très nombreuses dispositions adoptées depuis 2014.

Le lecteur attentif pourra constater que rien n'est prévu pour la prévention de la radicalisation et la prise en main de façon curative des personnes radicalisées.

Nous avons déposé une proposition de loi pour améliorer le contrôle des officines responsables de cette question et limiter l'effet d'aubaine résultant des budgets importants et des structures officielles défaillantes.

Nous n'avons pas non plus avancé d'un iota dans le travail de coopération avec les communautés musulmanes de France pour une meilleure transparence de leur fonctionnement, une meilleure formation en France des imams et des aumôniers, réduisant ainsi le nombre d'imams détachés de pays étrangers en France.

C'est pour répondre à cette question fondamentale que mon collègue André Reichardt a déposé une proposition de loi tendant à imposer aux ministres des cultes de justifier d'une formation les qualifiant à l'exercice de ce culte.

Pas plus nous n'avons progressé sur la mise en place de la redevance sur les produits halal qui assurerait un financement des besoins des lieux de cultes, établissements scolaires et formations, limitant ainsi la part des financements étrangers.

De tout cela, rien n'a avancé et l'instance de dialogue mise en place par Bernard Cazeneuve est restée en sommeil.

Un arsenal répressif et sécuritaire ne peut pas, à lui seul, constituer une politique.

Il faut l'accompagner d'une politique de dialogue et de prévention. Les estrades, forums et colloques ne sont pas suffisants.

Ne soyons pas coupables de délit de naïveté

Nous ne sommes donc absolument pas préparés au retour sur notre territoire des terroristes et de leurs familles qui étaient en Syrie et en Irak.

Il faut avoir conscience qu'outre leurs propres ressortissants de retour avec leurs familles, l'Europe va être la terre d'accueil de terroristes d'autres nationalités.

Prenons l'exemple de ressortissants d'Asie centrale ou du Caucase. Ces terroristes ne retourneront pas dans leurs pays où ils sont pour la plupart connus, fichés et risquent la peine de mort.

Ils tenteront leur chance au titre du droit d'asile ou de réfugiés politiques en Europe, il est indispensable d'améliorer urgemment les échanges de données entre les pays du pourtour de la Méditerranée, ceux d'Asie centrale et Europol. La marge de progrès, en termes d'échanges de données, est importante.

Nous nous trouvons donc, trois ans après le drame de Charlie et de l'Hyper Cacher, avec des dizaines de rapports parlementaires, des heures de séances et au moins cinq textes répressifs, dans une situation de flou complet à l'égard des outils en place pour la prévention et surtout la prise en charge pénitentiaire ou non, et post pénitentiaire.

À la très haute menace d'attentat, toujours présente, s'ajoute celle des activités des revenants qui, comme l'indique encore très bien David Thomson dans son ouvrage portant ce titre, constituent des menaces individuelles et collectives.

Le terrorisme qui a frappé notre pays a offert aux extrêmes de tous bords un terrain de jeu mortifère pour la République.

Notre société blessée et écorchée, où la tolérance n'a aucune place, n'a jamais été aussi divisée et violente.

Notre société blessée et écorchée, où la tolérance n'a aucune place, n'a jamais été aussi divisée et violente.

En prime, le communautarisme se renforce alors que la laïcité se radicalise bien au-delà des dispositions de la loi de 1905.

Il faut, en 2018, reprendre le dossier de la prévention de la radicalisation avec cette fois une obligation de résultats, pas de moyens, évaluer les structures en place et leur efficacité et pas au nombre de colloques ou de rapports.

Il faut mettre à contribution les EPIDES, ces écoles de la deuxième chance, qui semblent des structures appropriées pour prendre en charge les jeunes radicalisés.

Nous n'avons pas gagné la bataille de l'idéologie contre le groupe État islamique et le fondamentalisme.

Nous n'avons pas gagné la bataille de l'idéologie contre le groupe État islamique et le fondamentalisme.

Ne faisons pas preuve de naïveté et, dans le cadre de notre État de droit, améliorons les échanges de données et les échanges des renseignements avec nos voisins et partenaires.

Sans politique déterminée de prévention, nous ne viendrons pas à bout de ce fléau.

En 2014, 2000 personnes étaient signalées à l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste, elles sont plus de 19 000 aujourd'hui, CQFD.

Ce billet a été écrit avec la collaboration de Clara Lalanne.

Ce texte a d'abord été publié sur le HuffPost France.