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21/01/2019 09:56 EST | Actualisé 21/01/2019 09:59 EST

La haine au pouvoir en Italie pourrait menacer toute l'Europe

L'affirmation d'une idée pervertie de la «liberté» (liberté d'avoir tout, tout de suite, tout le temps) éclipse les idées d'égalité et de fraternité.

Page Facebook de «Il populista»
«Libère la bête qui est en toi» est le slogan dans l'en-tête de «Il populista», l'organe central de la Ligue (fondé par le ministre de l'Intérieur Matteo Salvini), ainsi que sur sa page Facebook: https://www.facebook.com/ilpopulista.it/

La formation du premier gouvernement de populistes en Europe a marqué 2018. Avec la coalition Ligue-Mouvement 5 Étoiles, l'Italie est à nouveau un laboratoire de phénomènes politiques qui pourraient se répliquer ailleurs. Déjà, une première fois, une funeste invention italienne — le fascisme — fut prise pour une mascarade, mais se révéla tragique pour l'Europe. Un premier regard sur cette aventure populiste devrait nous mettre en garde pour l'année qui vient.

Un climat de haine inédit a gagné l'Italie. Des membres du gouvernement italien font appel, selon leurs propres mots, aux instincts «bestiaux» de leurs électeurs. Considérez par exemple le slogan «Libère la bête qui est en toi», qu'on doit au ministre de l'Intérieur (!) et au vice-président du gouvernement italien, Matteo Salvini. C'est une exhortation surprenante de la part du responsable du maintien de l'ordre dans le pays. Cette incitation figure dans l'en-tête de «Il populista», l'organe central de la Ligue (fondé par Salvini), ainsi que sur sa page Facebook.

La bête à libérer est symbolisée par la gueule d'un loup menaçant aux yeux jaunes. Le sous-titre précise: «Audacieux, instinctif, hors de contrôle».

Dans la même veine, le député de la Ligue, Giuseppe Bellachioma, a lancé aux juges qui enquêtent sur Salvini: «Si vous touchez le capitaine (Salvini, ndr), nous viendrons vous chercher chez vous... faites attention!» Le propos de l'autre vice-président du Conseil, Luigi Di Maio (Mouvement 5 étoiles), est également alarmant: «Celui qui a fait le Jobs act est un assassin politique».

Par cette phrase troublante, Di Maio semble désigner à la vindicte populaire Matteo Renzi (ancien président du conseil, auteur du Jobs act, la loi sur le travail italienne). En effet, en Italie le terme «criminel politique» était choisi par les Brigades rouges pour désigner leurs victimes.

Un racisme de plus en plus violent

Ceux qui pensent que le «loup qui aboie ne mord pas» se trompent. Le journaliste Luigi Mastrodonato a créé et mis à jour une carte interactive: «Agressions racistes à partir du 1er juin 2018» (jour de l'entrée en fonction du gouvernement Ligue-5-étoiles). On y trouve les lieux et les articles relatifs à chaque épisode de violence: jusqu'ici (20 janvier 2019) 105 agressions physiques, dont deux homicides.

Quasiment tous les deux jours, une ou plusieurs personnes, souvent non européennes et à la peau foncée, sont attaquées à coups de poing, de barres de fer, d'armes, et parfois même au cri de «Salvini, Salvini», comme à Caserte (Campanie) le 11 juin dernier. À Macerata (Marches), le 3 février, Luca Traini, candidat de la Ligue en 2017, a blessé plusieurs immigrés noirs à coups de revolver. La situation est si grave que l'ONU a ouvert une enquête sur les agressions racistes croissantes en Italie.

Le rôle de Steve Bannon

L'extrême droite gagne du terrain et vise désormais à conquérir l'Union européenne pour la démanteler de l'intérieur. Steve Bannon, l'ancien stratège de Donald Trump, participe activement à ce projet. De la même manière qu'il a conduit Trump à la Maison-Blanche, Bannon veut porter au pouvoir l'extrême droite en Europe.

Avec cet objectif déclaré, il est en train d'ouvrir dans une ancienne chartreuse (à Trisulti, dans le sud de l'Italie), un centre de coordination et formation de son organisation The Mouvement — une espèce d'université des populistes européens.

«L'Italie est au cœur de notre révolution», dit Bannon. C'est pourquoi il est venu plusieurs fois en Italie et a rencontré Salvini et les représentants du Mouvement 5 étoiles. «C'est un moment de l'histoire dont on parlera pendant 100 ans», a déclaré Bannon. Il a raison. Les réactions politiques au phénomène migratoire ne peuvent être comprises que dans une perspective historique.

La course vers l'Europe

L'Union européenne ne sait ni stopper ni accueillir le flux actuel de migrants. Imaginer pouvoir empêcher ces migrations revient à penser pouvoir «interdire» la marée haute qui vient après la marée basse... Les 1,2 milliard d'Africains aujourd'hui seront 2,5 milliards en 2050, tandis que les Européens stagneront à une population de 500 millions.

Comme entre deux vases communicants, un transvasement d'Afrique vers l'Europe semble inévitable. Ne pouvant l'empêcher, des politiques sont nécessaires en Afrique et en Europe pour le réguler et en faire une source de prospérité plutôt que de conflit.

À noter que parmi les migrants actuels, les Africains ne sont pas les plus pauvres, ce sont souvent les jeunes les plus entreprenants, qui savent comment réunir des fonds pour financer leur odyssée. Il est donc plausible que leur nombre s'accroisse en fonction d'une augmentation des revenus en Afrique. Ce phénomène est particulièrement dramatique pour ce continent, qui perd ainsi la part potentiellement plus active de ses jeunes.

Des citoyens aux consommateurs

Parmi les causes des migrations africaines, nous connaissons: l'héritage colonial et néocolonial, la corruption, la mauvaise gouvernance, les dictatures, les conflits et le changement climatique.

Un phénomène récent, qui stimule à la fois l'émigration africaine et l'effritement des valeurs citoyennes en Europe, est sous-estimé: la société de consommation à l'ère d'internet.

Depuis quelques années, des millions d'Africains admirent, grâce à Internet, une Europe présentée comme une corne d'abondance. Le spectacle publicitaire leur montre en continu des gens rendus heureux par toutes sortes de marchandises, caricature mensongère de notre réalité. Cette mise en scène attire non seulement les Africains, mais est aussi responsable de l'altération de l'échelle des valeurs en Europe.

Les médias nous qualifient bien plus souvent de «consommateurs» que de «citoyens». Malheureusement, ils ont peut-être raison. La publicité, déjà omniprésente, infiltre chaque jour davantage tous nos espaces de vie (aujourd'hui, le risque porte sur la prolifération des publicités vidéo dans l'espace public).

De plus en plus d'Italiens, surtout chez les jeunes, sont ignorants de l'histoire et indifférents aux valeurs communes de l'Europe: liberté, égalité, démocratie, respect, tolérance. Ils semblent plus enclins à rechercher leur identité et leur satisfaction dans les marchandises plutôt que dans ces valeurs ou dans les relations humaines. Comme l'a dit le grand réalisateur Bernardo Bertolucci, récemment disparu, «les deux seules valeurs qui restent en Occident sont l'achat et la vente».

Consommateurs contre consommés

Entre la montée des extrêmes droites nationalistes dans les années 20 et 30 et la tendance actuelle, il y a pourtant une grande différence. La colère qui amena au pouvoir les partis totalitaires fut le fait des pauvres vis-à-vis des riches.

C'est l'hostilité des consommateurs contre les consommés. C'est la peur de ceux qui craignent que d'autres, plus pauvres qu'eux, ne viennent réclamer leur part de cocagne.

Aujourd'hui, c'est l'inverse: l'hostilité qui nourrit les extrêmes droites est, à l'échelle globale, le fait des riches (nous, les Européens, les Occidentaux) contre les pauvres. Les populations, que nous avons nous-mêmes contribué à appauvrir, essayent maintenant de nous rejoindre. C'est l'hostilité des consommateurs contre les consommés. C'est la peur de ceux qui craignent que d'autres, plus pauvres qu'eux, ne viennent réclamer leur part de cocagne.

C'est l'affirmation d'une idée pervertie de la «liberté» (liberté d'avoir tout, tout de suite, tout le temps), qui éclipse les idées d'égalité et de fraternité.

Dans la crise croissante de l'immigration et dans ses conséquences politiques menaçantes, le consumérisme compte plus qu'il n'y paraît. Beaucoup ne le voient pas, tout comme les poissons ne voient pas l'eau dans laquelle ils baignent. C'est une cécité fatale. Enivrés par le parfum de la consommation, nous ne sentons pas l'odeur sauvage des loups qui approchent.

Tribune traduite de l'italien par Lucia Hourst Morosini

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