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20/01/2019 06:00 EST | Actualisé 25/01/2019 08:52 EST

Quand le désert est une arme et la solidarité, un crime

Un rapport dénonce le vandalisme de l'aide humanitaire par la patrouille frontalière, et accuse ces agents de saboter le travail humanitaire en détruisant les bouteilles d'eau destinées aux migrants.

Hurtubise de Broin

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Éloi Hurtubise de Broin, ayant participé aux projets de l'organisation No Más Muertes.

Au cours des derniers mois, la crise migratoire à la frontière sud des États-Unis a fait plusieurs fois surface dans l'actualité. Face à la mort et à la disparition de milliers de migrants dans le désert de l'Arizona, plusieurs groupes, dont l'organisation No More Deaths, s'organisent pour tenter de procurer une certaine aide aux personnes qui le traversent.

Ces groupes sont de plus en plus considérés comme criminels, et font face à des dispositifs qui cherchent ouvertement la mort des migrants.

Le désert longeant la frontière sud de l'Arizona est reconnu pour son climat extrême. La température y dépasse les 40 degrés Celsius durant l'été et peut descendre sous la barre du zéro pendant l'hiver. L'isolement, l'aridité et les différents dangers que peuvent y représenter la faune et la flore font de cette région un environnement hostile pour quiconque choisit, ou est forcé, d'y mettre les pieds.

Ce désert est aussi l'un des principaux couloirs empruntés par les centaines de migrants tentant quotidiennement de traverser la frontière. Le séjour y est long, périlleux et souvent mortel. Selon l'organisation Human Border, entre octobre 1999 et avril 2018, les corps de 3244 migrants y auraient été retrouvés.

Human Borders/ Fronteras Compasivas
1999-2018

L'organisation No More Deaths se donne pour objectif de freiner la mort dans cette région. Leur travail consiste principalement à étudier les principales routes migratoires et à y déposer des vivres (eau, nourriture) et des couvertures. Le 17 janvier 2018, Scott Warren, volontaire pour l'organisation et professeur à l'Université de l'Arizona, est arrêté alors qu'il prodigue des soins à deux migrants dans une clinique de l'organisation, près d'Ajo en Arizona. Il est accusé d'héberger des personnes jugées «illégales» («harboring aliens») et de conspiration. Ces accusations pourraient lui faire passer jusqu'à 20 ans en prison.

Un rapport dénonce l'interférence et le vandalisme de l'aide humanitaire par la patrouille frontalière, et accuse ces agents de saboter le travail humanitaire en détruisant les bouteilles d'eau destinées aux migrants.

L'arrestation de Warren a lieu à peine quelques heures après la publication par l'organisation No More Deaths d'un rapport dénonçant l'interférence et le vandalisme de l'aide humanitaire par la patrouille frontalière, et accusant ces agents de saboter le travail humanitaire en détruisant les bouteilles d'eau destinées aux migrants. Le rapport stipule que sur 31 558 bouteilles d'eau laissées dans le désert entre 2012 et 2015, 3586 d'entre elles auraient été vandalisées (No More Deaths, 2018). En même temps que le lancement du rapport, une vidéo qui deviendra virale est publiée sur YouTube, montrant plusieurs séquences où on peut voir des agents frontaliers détruire ou vider les bouteilles d'eau de l'organisation.

L'offensive juridique mise en branle avec l'arrestation de Warren, probablement la plus agressive jusqu'ici, s'inscrit dans un contexte d'intimidation et de criminalisation des groupes qui se solidarisent avec celles et ceux qui traversent le désert.

Une stratégie gouvernementale qui n'est pas nouvelle

Depuis plus de 20 ans, on ne cesse de criminaliser ce genre de comportement. Dans ce contexte, certains individus ont été accusés d'infractions criminelles pour avoir ouvert leur porte et offert de l'eau à une personne migrante, transporté vers l'hôpital un individu blessé qualifié d'«illégal», «pollué» un parc national en laissant des gallons d'eau sur son territoire (l'un des endroits où ont été découverts la plus grande quantité de restes humains au cours des dernières années) et offert de l'aide humanitaire dans certaines régions où l'accès est restreint.

© Hurtubise de Brouin
Conditions frontalières périlleuses. National Monument, Arizona

La criminalisation de l'aide humanitaire concorde parfaitement avec la politique frontalière de prévention par la dissuasion (prevention through deterrence) mise en place en 1994. Cette politique a pour objectif explicite d'utiliser le désert comme arme contre la migration. Elle consiste en la militarisation des ports d'entrées et des zones plus accessibles et la multiplication des points de contrôle, afin de forcer ceux qui voudraient accéder au territoire à emprunter des routes plus dangereuses, souvent mortelles. Cela force les migrants à opter pour une traversée du désert beaucoup plus longue, pouvant prendre de trois à 15 jours, dépendamment des régions.

En redirigeant l'immigration «illégale» vers des routes dangereuses, les autorités croyaient dissuader l'immigration et donc la réduire. Or, ils n'ont que transformé le désert en une géante fosse commune.

À ces nombreux dangers s'ajoute le simple fait qu'il est, dans la plupart des cas, presque humainement impossible de transporter assez d'eau et de nourriture pour un voyage aussi long. En redirigeant l'immigration «illégale» vers ces routes dangereuses, les autorités croyaient dissuader l'immigration et donc la réduire de façon significative. La réalité, cependant, est toute autre: au lieu de réduire l'immigration dite «illégale», cette politique n'a fait que transformer le désert en une géante fosse commune. En bref, le sabotage et la criminalisation de l'aide humanitaire participent ainsi à l'idée de la prévention par la dissuasion, en tentant d'éliminer tout ce qui pourrait rendre le désert moins mortel.

Malgré tout, la médiatisation des récentes offensives contre l'aide humanitaire dans le sud de l'Arizona a contribué à mettre en évidence le rôle de la patrouille frontalière dans la crise humanitaire actuelle en plus d'offrir une tribune sans précédent à No More Deaths, ce qui a contribué à gonfler les dons et à accroître le nombre de volontaires souhaitant s'y impliquer.

Le procès de Scott Warren aura lieu au cours du printemps. Celui-ci est crucial, car il déterminera si offrir soin et nourriture à une personne dans le besoin, peu importe son statut, constitue un crime dans ce pays. Beaucoup plus que le procès d'un individu, le procès qui est en jeu ici, c'est celui de l'aide humanitaire.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles.

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