TÉMOIGNAGES
22/11/2019 11:42 EST

Prendre du poids est la meilleure chose qui me soit arrivée. Voici pourquoi.

Si je voulais pouvoir entretenir une relation réellement saine avec la nourriture et mon corps, je devais abandonner complètement mon régime.

Courtoisie/Jamie Cattanach
Jamie Cattanach

Il est difficile de dire avec exactitude quand mon régime alimentaire est devenu un problème, parce que je suis au régime depuis littéralement aussi longtemps que je me souvienne - depuis l’âge de 8 ans.

Ayant grandi en étant grosse, mon corps a toujours été considéré comme un problème. Il s’agissait d’un problème qui nécessitait d’être corrigé, qui a fait en sorte que mes pairs à l’école m’ont intimidée ou ignorée et que même des médecins se sont moqués de moi ouvertement. (À l’âge de 4 ans, un pédiatre a dit à mes parents: «La prochaine fois, vous devrez la rouler jusqu’ici»)

Au début de ma vingtaine, mon copain de l’époque m’a dit que je ne faisais tout simplement pas assez d’efforts, que perdre du poids était simplement une question de calories qui entrent et qui sortent. Comme tous ceux qui ont du mal à supporter leur poids, sans parler du nombre croissant de diététistes et de médecins, peuvent vous le dire, ce n’est pas si simple.

J’avais déjà essayé des dizaines de régimes, compté mon nombre de calories, les «points» Weight Watchers et l’algèbre complexe des glucides dans de nombreux cahiers. Néanmoins, j’ai redoublé d’efforts, décidée à perdre du poids ou à mourir de l’avoir essayé.

Et je me suis approchée plus près de cette dernière que ce que j’aurais pensé.

À un moment donné, mon «mode de vie sain» - ou la décennie de dur labeur qui m’avait value une perte de poids de 80 livres et les louanges de tout le monde - a commencé à m’étouffer: l’évitement de tout événement social impliquant de la nourriture (lire: tous les événements), la façon dont les mots reliés au déjeuner et aux collations irritait mes oreilles.

J’étais terrifiée que quelqu’un découvre ce que je suis vraiment depuis le début.

À quel point j’étais constamment en colère contre le monde, contre moi-même, contre tous les autres! Tous ces gens qui pouvaient simplement manger et bouger à travers la vie, leur corps n’étant pas constamment au bord d’un précipice. La façon dont je me tenais si immobile, souriant à moitié dans toutes mes photos, effrayée de ne montrer même qu’un pouce de la graisse absente depuis longtemps que je voyais encore si clairement dans le miroir. J’étais terrifiée que quelqu’un découvre ce que je suis vraiment depuis le début.

Le désespoir particulier d’avoir peur d’un garde-manger plein est difficile à expliquer à ceux qui ne le comprennent pas - les conséquences d’une haine de soi si omniprésente qui vous motive à renoncer à vos besoins les plus élémentaires. Vivre dans un monde où vous avez peur des fraises et des pois mange-tout, où le fil d’actualité de votre téléphone vous présente exclusivement les unes des journaux qui portent sur la perte de poids.

Et puis, les inévitables contrecoups, ces moments incontrôlables où mon corps affamé se gaverait de tout ce qui est disponible - ce qui, dans ma maison de fille orthorexique et phobique des calories, n’était pas grand-chose. Un après-midi l’automne dernier, je revenais d’une randonnée intense. Je n’ai pas apporté de collation et ne me suis pas autorisée à manger avant d’avoir fini, même si c’était un trek de 14 km avec une ascension de 3 500 pieds.

Je me suis retrouvée assis sur le comptoir de la cuisine comme dans un état second, engloutissant une demi-livre de noix de cajou crues et une crème de coco à la cuillère directement à partir du pot. Je me sentais comme un animal. Réalisant à quel point tout me glissait entre les mains.

Après la publication de mon témoignage sur la perte de poids par le Huffpost en janvier, j’ai enfin appelé un thérapeute. De retour à la maison pour les vacances, j’étais assise dans la voiture de ma mère à environ 1 500 kilomètres du bureau du thérapeute et je prenais rendez-vous comme si ce n’était rien d’important.

La nuit précédente, je me suis faufilée dans la chambre de mes parents et j’ai pris l’une des trois boîtes de chocolats qu’ils avaient gardées pour des cadeaux de Noël de dernière minute. J’ai commencé à mâcher et à recracher chaque dernier morceau de la boîte, en retirant soigneusement le sucre et le gras de ma langue.

Ensuite, je suis retournée chercher la boîte suivante. Et finalement la dernière.

Lors de notre première séance, ma thérapeute et moi nous sommes assises face à face pendant qu’elle examinait mes formulaires. J’avais coché l’exercice physique compulsif et les crises de boulimie sur la liste des symptômes, mais j’avais diminué la situation dans cette question ouverte où on me demandait pourquoi j’allais en thérapie: «Problèmes d’alimentation. Et aussi juste vouloir être un humain. » J’ai essayé de me convaincre moi-même et mes proches que c’était juste une folie du Nouvel An. Ma nouvelle police d’assurance couvrait tout ça, alors pourquoi pas? 

J’attendais qu’elle me partage la technique magique qui stopperait ma consommation excessive de nourriture une fois pour toutes.

J’étais absolument désespérée.

«Alors», dit-elle en croisant mon regard après avoir hoché la tête pendant quelques minutes. «Surtout des problèmes avec la nourriture.»

«Surtout des problèmes avec la nourriture», ai-je acquiescé. J’attendais qu’elle me partage la technique magique qui stopperait ma consommation excessive de nourriture une fois pour toutes. Ensuite, je pourrais enfin laisser tomber les «derniers» 10 livres et cesser de me faire du souci à ce sujet. Idéalement, tout cet échange prendrait 30 minutes.

Au lieu de ça, elle me sourit gentiment alors que j’admettais ce que j’imaginais être le nombre impressionnant de calories par jour qu’il m’était impossible d’arrêter de manger - ce qui n’était toujours pas suffisant compte tenu de mes habitudes d’entraînement quotidien de deux heures par jour. Je m’attendais à ce que son visage faiblisse devant ces chiffres, jugeante et inquiète, mais ce n’était pas le cas. Au lieu de ça, elle a demandé: «Et si vous pensiez à votre nourriture en vous demandant si vous êtes rassasiée ou non, plutôt que de compter les calories?»

Je lui ai souri bêtement. Je m’étais déjà rendue très loin et j’avais déjà mémorisé tout ce qu’il y avait à calculer dans les aliments. Même si j’avais supprimé mon compteur de calories, je verrais toujours les brocolis, les amandes et les croissants sous forme de rangées de chiffres verts défilants.

Environ une session plus tard, assise là, me sentant immensément consciente de mon corps encore mince, mais toujours trop gros, elle m’a demandé: «De quoi as-tu si peur? Qu’est-ce que ça signifierait, si le pire arrivait et que tu reprenais tout ton poids?»

Ma réponse a été immédiate, intuitive, aussi simple que d’énoncer mon nom.

Ça signifierait que je suis un échec.

J’ai pris l’engagement intellectuel de manger intuitivement bien avant de pouvoir affronter ma peur d’être grosse, en écoutant des podcasts positifs comme She’s All Fat et Trust Your Body Project, tout en continuant à perdre du poids. Je voulais que ça se passe dans les deux sens - avoir mon gâteau et refuser de le manger aussi. Je voulais me sortir de mon trouble sans faire de réels changements et entretenir de belles paroles sur l’acceptation du corps sans vivre avec le corps qui me correspond réellement.

Après tout, j’avais passé les 10 dernières années à enterrer la fille plus ronde que j’étais, défilant avec mon corps mince que j’avais durement mérité comme un badge d’honneur. Bien sûr, je voulais le garder: je voulais que les têtes tournent encore, cette attention que j’avais tant voulue lorsque j’étais adolescente et qui était soudainement arrivée dans ma vie à 22 ans. En tant que fille maigre, cette attention était absolument partout, omniprésente et enivrante. Et perpétuellement surprenant.

Personne ne m’avait demandé de l’accompagner au bal de finissants, mais j’avais compensé ça en me retrouvant à l’arrière de la moto d’un inconnu dans un pays étranger et en me rendant à une fête d’anniversaire à la plage où des boissons gratuites m’étaient apportées continuellement. Ou en paradant mon «nouveau» corps devant un nombre incalculable d’hommes trop intéressés dans des clubs de danse. Il y en a un qui a amené mon oreille contre ses lèvres pour me murmurer: «Tu es absolument magnifique. Je devais te le dire, mais je ne voulais pas que ton copain s’énerve », m’a-t-il dit en lui serrant la main par la suite.

Je voulais croire que ma fréquence cardiaque lente et mes lectures de la pression artérielle à deux chiffres étaient le résultat d’un athlétisme et non d’une anorexie.

Je voulais continuer de recevoir les éloges des médecins et d’avoir un sentiment de triomphe et de réussite chaque fois que j’arrivais plus mince. Je voulais croire que ma fréquence cardiaque lente et mes lectures de la pression artérielle à deux chiffres étaient le résultat d’un athlétisme et non d’une anorexie.

Je sautais encore le déjeuner pour «rattraper» ce que j’avais mangé la veille au dîner, ressentant toujours ma faim comme une promesse, comme une récompense. Je continuais de me faire vomir après avoir mis une photo sur Instagram montrant le pain que j’avais mérité après être allée le chercher en affrontant la neige. Mais finalement, j’ai réalisé que si je voulais me sortir de la cage de fer que j’avais créée - si je voulais avoir la chance d’avoir une relation réellement saine avec la nourriture et mon corps - je devais abandonner complètement mon régime.

J’ai eu à regarder mon corps se ramollir, ma beauté conventionnelle durement gagnée s’estomper devant le miroir. J’ai dû regarder deux fois dans la cuvette des toilettes lorsque mes règles sont revenues - le retour de mes menstruations après trois années sans les avoir. Je n’avais jamais eu l’impression de souffrir de troubles de l’alimentation et mes médecins n’avaient donc jamais posé de questions, même lorsque j’avais d’autres signes révélateurs: hypotension, fractures de stress, sensation de froid constant.

Je devais prendre du poids. Je devais laisser mon corps rentrer à la maison.

Mon corps est devenu plus gros, oui. Mais il l’est également devenu à un moins grand rythme. Nous apprenons à nous faire confiance.

Le rythme intense avec lequel j’ai mangé pour la première fois les aliments que je m’étais empêchés de manger pendant si longtemps a diminué depuis. La plupart du temps, mes repas sont encore centrés sur des aliments frais et complets: fruits et noix, légumes rôtis, poulet, fromage. Oui, un muffin aux myrtilles occasionnellement, accompagné d’un café avec de la crème.

Parce que je sais que je peux manger ce que je veux, quand je le veux, la nourriture n’est plus un si gros problème. Je peux passer devant une fenêtre de boulangerie ou dans une allée bordée de bonbons d’Halloween sans ressentir le désir, la colère ou les remords. Je peux acheter un pot d’une livre de beurre d’arachides au chocolat et - sérieusement - oublier qu’il se trouve dans mon armoire.

Je ne peux pas prétendre être complètement guérie de la mauvaise image corporelle avec laquelle je me suis battue tout au long de ma vie. Nous vivons tous avec la culture du régime, peu importe à quel point nous pouvons voir clairement à travers ses messages problématiques, quelle que soit la taille de notre corps. Je le sais, chers lecteurs, parce qu’après la publication de mon dernier article, ma messagerie privée a été inondée de gens qui ont voulu me dire qu’ils ont vécu ça, eux aussi.

La culture du régime fait en sorte qu’une partie de moi pense toujours que mon corps plus mince est mon «vrai» corps.

Je suis revenue sur Instagram pour voir mes photos de fille affamée qui a toujours, toujours pensé qu’elle était trop grosse. J’ai eu cette pensée terrible: si seulement je savais ce que je vivais.

La culture du régime fait en sorte qu’une partie de moi pense toujours que mon corps plus mince est mon «vrai» corps, même si j’ai passé beaucoup moins de temps en étant maigre et même si le maintien de cette taille a entraîné un coût physique et émotionnel aussi astronomique. Mais de plus en plus, je regarde ces vieilles photos et vois quelque chose de différent: combien cette fille était terrifiée. Désespérée. Seule.

Si la simple pensée de prendre du poids vous terrifie, croyez-moi, je suis passée par là. J’aimais ma maladie. Il y a un an aujourd’hui, lire un article comme celui-ci m’aurait frappée d’adrénaline. Prendre du poids était un échec cuisant. Ce n’était pas une option sur la table.

Mais je peux vous dire qu’être de l’autre côté est tellement mieux: l’absence de peur lorsqu’un ami me propose d’aller dîner, le contact des mains d’un amoureux quand il me désire exactement comme je suis, la capacité de prendre un seul bol de crème glacée et de ne pas ressentir le besoin frénétique de dévorer chaque dernier morceau de nourriture dans mon assiette.

Je n’ai plus peur désormais. Je suis libre. Et ça vaut tellement plus que d’être maigre.

Et vous qui vous reconnaissez dans ces mots, vous n’avez pas à vous mettre en colère tout au long de votre vie. Vous méritez ça aussi. Vous méritez de vous nourrir. Vous méritez de prendre votre place.

Je sais que c’est effrayant. C’est clairement la chose la plus effrayante que je n’ai jamais faite. Mais je le promets, je le promets: en prenant du poids, vous gagnez beaucoup plus.

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.