OPINION
27/12/2019 10:39 EST

Grossophobie dans le milieu médical: le poids de la stigmatisation

Cette discrimination passe par des blagues inappropriées, du matériel médical non adapté, des chaises trop petites, des examens physiques bâclés ou des remarques non-sollicitées sur le poids.

Andrei Vasilev via Getty Images

Du haut de mon IMC de 22 (le «poids santé» étant défini par un indice de masse corporelle de 18 à 25), je n’oublierai jamais les paroles de mon médecin de famille, un matin de novembre, il y a quelques années.

«Tu sais Eve, si tu faisais davantage de sport, tu pourrais perdre ta petite bédaine». Ce qu’elle ne savait pas, c’est que j’allais déjà au gym deux ou trois fois par semaine. Elle ne savait pas que les «trois P: pain, pâtes, patates» me hantaient comme la peste depuis quelques mois déjà. Elle ne savait pas que l’ombre d’un trouble alimentaire se dessinait déjà en moi comme un arbre qui prend racine au plus profond de mes entrailles, contre mon gré.

J’en ressors convaincue d’une chose: je ne ferai pas vivre une telle expérience à mes patients.

Ancrées, ces paroles allaient catalyser des mois d’orthorexie et d’anxiété qui ont laissé leurs traces jusqu’à ce jour. Comme l’empreinte indélébile d’une intervention inappropriée désormais cristallisée en moi. Avec le recul que me donne l’expérience et le vécu d’une certaine adversité dans mon milieu de travail, je me libère tranquillement de ces pensées toxiques. J’en ressors également convaincue d’une chose: je ne ferai pas vivre une telle expérience à mes patients.

La grossophobie est omniprésente dans les cabinets médicaux, où l’on ne se gêne pas de blâmer le surpoids des patients sur de mauvaises habitudes de vie ou pire, sur de la paresse. Biais implicite systématique bien implanté dans l’imaginaire collectif, malgré toute la recherche qui met en lumière les origines complexes et à forte influence génétique de l’obésité.

D’ailleurs, en médecine, on parle encore de surpoids; mot qui d’emblée sera perçu comme péjoratif. On parle encore de maladie chronique auto-engendrée. On catégorise nos patients sur une échelle qui ne cesse de démontrer ses failles: l’IMC. On corrèle la masse corporelle des individus avec des issues défavorables de santé comme si seul cet indice pouvait prédire leur espérance de vie. Quelle dépersonnalisation. Un passe-droit intellectuel comme il y en a plusieurs, en médecine, pour simplifier des tâches qui seraient trop complexes ou avides de temps autrement. 

69% des personnes de taille forte se sentent stigmatisées par leur médecin.

Je pèse peu mes mots en affirmant qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de discrimination systémique envers les personnes plus corpulentes de la société. Sachant qu’il existe d’ailleurs une corrélation notable entre les conditions socio-économiques défavorables, les troubles de santé mentale et l’obésité, il n’est pas étonnant de constater cet état de fait.

Puhl & Brownell ont démontré que 69% des personnes de taille forte se sentent stigmatisées par leur médecin. Que cette discrimination passe par des blagues inappropriées, du matériel médical non adapté, des chaises trop petites, des examens physiques bâclés ou des remarques non-sollicitées sur le poids, les conséquences sont bien tangibles.

Des personnes qui se sentent stigmatisées par le système perdront confiance envers celui-ci et ne s’y intègreront pas. Ceci engendre donc une persistance de l’homogénéité des travailleurs de la santé qui peut certainement devenir un obstacle significatif dans une approche «corporellement» sensible. Les iniquités des soins de santé ainsi perdurent et le fat-shaming continue de faire son chemin jusque dans nos salles de cours et fait perdurer notre distorsion cognitive collective sur la suprématie de la taille de guêpe.

Qu’en est-il des conséquences psychologiques de notre approche maladroite à cet enjeu critique? Quelques chercheurs se sont penchés sur la question.

Les effets délétères d’une stigmatisation de l’obésité incluent notamment «une communication et des soins moins centrés sur le patient, (…) et une (augmentation) du risque de comportements malsains, notamment une consommation accrue de nourriture et une diminution de l’activité physique, de l’adhésion au traitement, un retard dans la recherche des soins de santé ou son évitement, des sentiments d’anxiété, de dépression, de manque d’estime de soi et des pensées suicidaires».

L’association marquée entre la stigmatisation du poids et les troubles de santé mentale est désormais notoire et corroborée par de nombreuses études. Il découle donc de nos préjugés des patients plus malades, souffrants et délaissés par le système de santé.

Nous contribuons à perpétuer un stresseur chronique chez ces personnes les rendant ainsi vulnérables. De cette vulnérabilité peut émerger une propension à recourir à des diètes (largement décrites comme inefficaces dans la littérature scientifique) ou à des programmes d’entrainement qui sont inadaptés. Il devient évident qu’une personne qui vous pousse à changer sans égard à votre expérience personnelle est soit mal informée ou elle a quelque chose à vous vendre.

Il faut saisir l’occasion, dans cette ère qui met de l’avant l’acceptation de soi et encourage des campagnes publicitaires plus authentiques, de changer notre pratique comme professionnels de la santé. Il faut cesser de cautionner une société maladive vouant un culte aux allures de religion à la minceur.

Plusieurs approches ont été étudiées pour réduire la stigmatisation du poids dans les milieux de soins. Toutefois, peu s’avèrent efficaces car il faut comprendre que ce n’est pas seulement la culture médicale qu’il faut changer, mais bien la culture populaire. Il est évident toutefois qu’un milieu mieux informé sur ces enjeux et plus empathique sera davantage sensibilisé et aura une approche plus inclusive, moins normative. Certains le verront comme un défi de taille. Tous devraient le voir comme une question de respect.