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05/03/2020 12:01 EST

Agoraphobie: à 29 ans, je redoute de sortir de chez moi

Il ne s’agit pas d’une simple anxiété. Cette maladie m’affecte de multiples façons.

fizkes via Getty Images

Il y a environ six ans, ma qualité de vie s’est particulièrement dégradée. Sortir de chez moi, le seul endroit où je me sentais en sécurité, me mettait dans un état de panique: je suffoquais, j’avais des palpitations et les mains moites, et j’avais le pressentiment qu’un danger me menaçait.

J’ai 29 ans, je suis mère d’une enfant de neuf ans, et j’ai peur de m’aventurer à l’extérieur, là où le soleil brille et où la douce brise me caresse les joues. J’ai souffert de différentes maladies mentales, incluant un trouble d’anxiété généralisée et une dépression chronique depuis mes 13 ans. Mon agoraphobie est la plus handicapante de toutes.

Elle s’est développée progressivement. Je ne suis pas passée du statut de maman friande d’activités collectives pour les jeunes parents et leur bébé à celui de recluse du jour au lendemain. Il y a eu des signes avant-coureurs, mais je n’ai pas voulu les voir.

Avec le recul, je vois clairement les mécanismes qui ont déclenché mon agoraphobie. Vers 23 ans, j’ai commencé à sortir de moins en moins souvent. Les activités qui me plaisaient avant ne m’intéressaient plus. Je m’épuisais à trouver des excuses pour échapper aux réunions de famille. Chaque fois que je mettais le nez dehors, je me sentais mal à l’aise. Quand je me décidais à sortir, je comptais les minutes qui me séparaient du moment où je pourrais me garer dans l’allée et être à nouveau en sécurité.

Au bout de six mois, j’ai eu ma première crise d’angoisse dans une boutique de vêtements pour enfants. Après ça, ces crises sont revenues à chaque fois que je quittais la maison. Par conséquent, je ne le faisais qu’en cas d’absolue nécessité.

Je ne pouvais pas supporter de penser que j’aurais à quitter la maison chaque semaine, même pour consulter des professionnels de la santé mentale.

Je n’ai pas toujours été comme ça. Plus jeune, j’adorais aller au centre commercial avec ma mère ou me faufiler en douce hors de la maison pour aller faire la fête avec mes amis. Après la naissance de ma fille, j’ai passé du temps à la regarder jouer avec les autres enfants dans la cour après l’école. Elle et moi nous faisions une joie des soirées passées sur les quais à grignoter du pain à l’ail et à nourrir les mouettes. On peut dire que j’avais une vie relativement normale.

Aujourd’hui, l’angoisse qui m’étreint à la seule idée de faire un tour au marché ou d’aller chez le médecin est disproportionnée par rapport à l’acte en lui-même. Quand je suis obligée de sortir faire des courses ou des démarches indispensables, un sentiment de terreur m’envahit plusieurs jours à l’avance.

Il y a plusieurs années, j’ai parlé de mon aversion pour les activités extérieures à mon médecin de famille lors d’une visite de routine. Il m’a dit qu’il y avait de fortes chances pour que je souffre d’agoraphobie, mais qu’il ne pouvait pas faire de diagnostic officiel parce qu’il n’était pas un spécialiste de la santé mentale. Il m’a conseillé de m’adresser à deux experts: un thérapeute et un psychiatre. J’ai jeté leurs coordonnées à la poubelle. Je ne pouvais pas supporter de penser que j’aurais à quitter la maison chaque semaine, même pour consulter des professionnels de la santé mentale.

À 18 ans, j’ai commencé à toucher une aide pour les adultes handicapés. Mon médecin m’avait écrit une lettre stipulant que j’étais incapable de travailler en raison de mon anxiété et de ma dépression. On m’a accordé une pension mensuelle à peine suffisante pour survivre mais j’ai eu la chance de voir mon dossier accepté. J’ai réussi à me faire un budget qui me permettait de payer les factures et d’acheter le strict nécessaire.

Je me suis sentie pleine de honte à l’idée de ne pas emmener ma fille s’amuser dehors

Au bout de trois ans à peiner pour joindre les deux bouts, mon agoraphobie naissante s’est mise à peser dans mon budget. Bien trop souvent, je préférais payer 30 dollars pour me faire livrer une pizza et rester chez moi plutôt que d’aller au supermarché. Or, ces 30 dollars, judicieusement dépensés, m’auraient permis d’avoir de quoi dîner pour la semaine. À gaspiller ainsi mes maigres ressources, je me retrouvais à découvert bien avant de toucher le virement suivant.

Cette maladie m’a affectée directement de multiples façons: j’ai dû me contenter de flocons d’avoine pour tous mes repas pendant des jours, je me suis sentie pleine de honte à l’idée de ne pas emmener ma fille s’amuser dehors, je me suis vue comme une source de déception, sans parler de ce constant sentiment de panique impossible à maîtriser.

Je me suis toujours fait des amis facilement, mais je ne suis pas douée pour les garder. Quand on m’invite à déjeuner ou prendre un café, je prétends que je suis occupée, alors qu’en réalité, je suis sur mon canapé en train de regarder Netflix. J’ai fini par me persuader que j’étais mieux toute seule.

J’ai aussi dû renoncer à mon seul loisir. J’avais l’habitude de suivre un cours de yoga tous les matins après avoir mis ma fille dans le bus scolaire. À mesure que mon agoraphobie empirait, je suis passée à deux ou trois cours par semaine, puis un seul, et finalement, je n’y suis plus allée du tout. Je pratique chez moi presque tous les jours, mais ce n’est pas la même chose.

Inévitablement, j’ai toujours fini par me considérer comme un fardeau, même si personne ne me l’a jamais dit.

J’ai eu de la chance sur le plan amoureux. Les gens que j’ai fréquentés depuis que je suis devenue agoraphobe ont été étonnamment compréhensifs et se sont montrés d’un grand soutien face à mes limites. Je parle toujours de mes problèmes mentaux très tôt dans mes relations, car j’estime qu’un partenaire potentiel a le droit de savoir dans quoi il met les pieds.

J’ai souvent été invitée à déjeuner avec leurs amis ou leurs collègues, et mes sempiternels refus polis n’ont jamais offensé mes partenaires ni provoqué de disputes. Nos rendez-vous galants consistaient en un dîner fait maison chez moi. Inévitablement, j’ai toujours fini par me considérer comme un fardeau, même si personne ne me l’a jamais dit.

Ma fille de 9 ans, Simone, présente elle aussi des symptômes de ma phobie. Autrefois, elle n’avait pas peur de sortir, mais aujourd’hui, elle refuse de le faire. Mon père lui a souvent proposé de l’emmener où elle voulait, mais elle refuse toujours gentiment.

Je déteste l’effet que ma maladie mentale a sur moi, mais constater à quel point ma fille en est elle-même affectée est bien plus déchirant.

Elle possède les traits caractéristiques d’une personne empathique, qui «absorbe» les émotions que manifestent les autres en sa présence. Si je suis déprimée, je vois son regard s’éteindre peu à peu. Je déteste l’effet que ma maladie mentale a sur moi, mais constater à quel point ma fille en est elle-même affectée est bien plus déchirant.

Les Anglo-saxons disent qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Dans mon cas, ce dicton s’avère moins cliché qu’on ne le pense. Simone prend le bus scolaire pour aller dans une petite école privée de la ville voisine. Mon père va la chercher trois fois par semaine, et ma mère paie les frais de scolarité de Simone, ses vêtements et la plupart de ses jouets, car mon budget ne me permet pas de couvrir ne serait-ce que la moitié des dépenses nécessaires.

Je suis profondément reconnaissante à mes parents de leur aide. Je sais que je suis une mère aimante et attentive et que Simone m’aime d’un amour inconditionnel mais, parfois, tous ces facteurs font que je ne me sens pas à la hauteur.

Il y a quatre ans, j’ai décidé d’entamer une thérapie d’exposition – un traitement efficace pour toutes sortes de phobies – car je ne voulais plus laisser ma maladie mentale gouverner ma vie. Après les quelques questions d’usage, ma thérapeute a confirmé mon diagnostic et m’a expliqué comment fonctionnait le traitement: exposer graduellement un patient à des situations qui lui font peur pour le désensibiliser et lui permettre de se défaire peu à peu de ses craintes.

Le premier mois avec ma thérapeute n’a pas été trop stressant. Je m’épanchais. Elle m’écoutait. À la cinquième séance, elle m’a encouragée à descendre mon allée tous les après-midi pendant sept jours. Comme je voulais me libérer de mon agoraphobie, et que j’étais prête à essayer presque n’importe quoi, je me suis lancée.

Le premier jour, mon cœur tambourinait dans ma poitrine tandis que j’avançais en chancelant jusqu’au bout de l’allée. Mon jardin était flou, et mon champ de vision semblait avoir rétréci. Je ne cessais de lancer des regards en arrière vers la porte d’entrée, mais j’ai résisté à l’envie de faire demi-tour.

À la séance suivante, elle a augmenté la mise. Elle m’a dit de faire trois kilomètres en voiture tous les matins. Je me rappelle mes mains crispées sur le volant, tremblantes, tandis que j’empruntais le pittoresque chemin de ferme adjacent à ma rue.

Chaque semaine, il m’a fallu relever un défi un peu plus périlleux. J’ai continué à m’exposer à des situations qui m’angoissaient, et c’était terrifiant. Mais en même temps, je persévérais et j’avançais. Je me sentais tellement fière de moi! Je vois toujours ma thérapeute deux fois par semaine pour me préparer à ce que la société considère comme une vie normale. Au lieu de maintenir le statu quo, j’ai retrouvé un peu de ma liberté d’esprit, que je tenais autrefois pour acquise.

Ceux qui ont un proche souffrant de troubles anxieux ont davantage de risques de développer à leur tour une phobie. J’ai probablement hérité cette maladie de mon père, que j’admire profondément. Il est brillant, plein de compassion, et ne cesse de m’encourager. Comme nous sommes confrontés à des difficultés similaires, nous nous téléphonons tous les jours pour parler de nos problèmes, et c’est devenu notre rituel cathartique, notre façon d’aider l’autre à se sentir moins seul.

J’ai fait de grands progrès pour surmonter mes peurs irrationnelles (la définition d’une phobie). La thérapie d’exposition et les médicaments m’aident à gérer mes symptômes et ma pratique régulière du yoga et de la méditation m’a rendue plus forte. Plus je travaille sur ma respiration pendant mes moments de paix, mieux j’arrive à utiliser ces techniques pendant une crise d’angoisse.

À présent, je quitte ma zone de confort quand je m’en sens capable. J’emmène ma fille au cinéma, manger une crème glacée ou faire une promenade dans la nature une fois par semaine. La tension et l’angoisse qui m’envahissent quand j’anticipe ces événements sont toujours là, mais je peux dire avec fierté que je ne fais plus que quatre crises d’angoisses par mois en moyenne.

J’essaie d’accepter ma peur tout en me rappelant que je suis en sécurité. Je n’ai aucun intérêt à me noyer dans l’auto-complaisance parce que je mérite de me sentir bien. L’agoraphobie a beau être considérée comme incurable, elle peut être traitée. Quant à moi, je refuse de passer les années qui me restent à vivre enfermée dans une boîte.

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Iris Le Guinio pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.

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