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Le salaire minimum à 15 $: les arguments suspects de la Fédération des chambres de commerce

04/09/2016 08:09 EDT

M. Forget ou plutôt la Fédération des chambres de commerce du Québec est contre la hausse du salaire minimum à 15 $. Fort bien, mais encore faudrait-il des arguments solides et moins tendancieux pour s'opposer à une hausse qui permettrait aux salariés à temps complet de ne plus lutter constamment pour leur survie.

On se prend aussi à espérer que la Fédération ne soit pas dans la même situation que ses consœurs aux États-Unis. Au début d'avril dernier, un sondage commandé par le Council of State Chambers of Commerce qui n'avait pas été rendu public a été coulé aux médias. Et pour cause, il révèle que la grande majorité des entreprises aux États-Unis (80 %) appuient une hausse du salaire minimum dans leur État. Pourtant, leur association combat férocement cette hausse. Au nom de qui parlent alors ces associations? Mais revenons à M. Forget.

Premier argument : il faut réfléchir sérieusement et réalistement aux impacts d'une telle hausse

C'est bien connu, seuls les employeurs et leurs représentants sont capables de réfléchir comme il se doit. Un peu comme si les partisans de la hausse avaient tiré cette idée d'un chapeau ou choisi un chiffre parce qu'il marque l'imaginaire ou encore pire comme si on avait repris chez nous la revendication d'un « mouvement social américain ». Ne vous en faites pas, M. Forget, ce choix est pleinement réfléchi, tant sur le plan économique que sur le plan social. 15 $ de l'heure, c'est ce que ça prend au Québec pour parler d'un salaire viable, pour vivre un peu décemment en travaillant 40 heures par semaine, des études l'ont démontré.

Deuxième argument : il faut y aller mollo

Il y a mollo et mollo. Il faut savoir que la dernière hausse de 0,20 $ entrée en vigueur le 1er mai dernier procure 8 $ de plus par semaine à la personne qui travaille 40 heures par semaine. Pas de quoi stimuler l'économie, on en conviendra. C'est maintenant un coup de barre que les partisans de la hausse à 15 $ veulent donner, c'est clair, mais personne ne dit que ça doit se faire d'un coup, contrairement à ce que prétend M. Forget quand il parle d'une augmentation de 40 %. C'est sans doute pour se donner des airs de chercher le juste milieu que M. Forget se prononce contre le gel du salaire minimum pendant plusieurs années, « comme cela s'est fait dans les années 1980 » et contre une hausse brusque et soudaine. Or tout est faux dans son assertion. Jamais les lobbys patronaux ne se sont plaints, avant le billet de blogue du président par intérim de la FCQ publié jeudi, du gel du salaire minimum, au contraire, ils trouvent souvent à redire même des hausses modestes. Rappelez-vous leurs réactions effarées quand le salaire minimum est passé de 8 $ à 8,50 $ en 2008. Et personne ne revendique une hausse brusque et soudaine, tout le monde s'entend sur le fait que cela doive se faire graduellement, mais pas au point de le faire si lentement que le 15 $ du futur ne vaudra pas plus que le 10,75 $ d'aujourd'hui.

Troisième argument : on va nuire à ceux qu'on veut aider

Rien ne prouve ce présupposé idéologique. En analysant la période au cours de laquelle le salaire minimum a augmenté le plus significativement au Québec, soit de 2007 à 2010 à raison de 0,50 $ trois fois consécutives, une étude de l'Institut de la statistique du Québec en est venue à la conclusion que ce fut aussi une période au cours de laquelle l'emploi au salaire minimum ou un peu au-dessus a connu une forte croissance et, contrairement à ce que les prophètes de malheur annonçaient, il n'y a eu ni « véritable baisse des heures de travail » ni « une hausse de l'emploi temporaire à temps partiel dans les groupes analysés ».

Du côté de l'Allemagne, qui a instauré un salaire minimum pour la première fois le 1er janvier 2015, qui est donc passé de 0 € à 8,50 € du jour au lendemain (soit environ 12 $), pas de catastrophe non plus, loin de là. On rapporte plutôt une baisse du taux de chômage, une hausse du nombre de personnes actives sur le marché du travail, la suppression de « minijobs » à la faveur d'emplois plus convenables, particulièrement dans le secteur de la restauration. Tout le contraire de ce que les représentants patronaux convertis à la défense des travailleuses et travailleurs au bas de l'échelle clament depuis des lustres, quoi!

Quatrième argument : il y a d'autres moyens de lutter contre la pauvreté

Stéphane Forget n'est pas le premier représentant d'employeur à affirmer qu'on aiderait davantage les gagne-petit en passant par les mesures sociales et fiscales. Il faut cependant avoir la mémoire bien courte pour les suivre sur ce terrain. Les lobbys patronaux ont, d'aussi loin que je me souvienne, combattu ces mesures parce que, disent-ils, elles nuisent à l'économie en imposant un fardeau trop lourd aux entreprises. Et aujourd'hui, c'est ce qu'il faudrait utiliser pour lutter contre la pauvreté. À noter aussi au passage : les mesures sociales et fiscales sont financées par tout le monde - quoiqu'inégalement, les entreprises et les grandes fortunes ne faisant plus leur juste part - alors que le salaire minimum sera essentiellement financé par les entreprises. Et contrairement au discours des lobbys patronaux, ce ne sont pas seulement les PME qui « souffriraient » de la mesure, il y a aussi les Walmart et les McDonald's de ce monde.

Seul point d'accord avec M. Forget, « c'est à l'amélioration des conditions de vie des travailleurs qui se trouvent au bas de l'échelle que l'on doit travailler ». Mais contrairement à lui, ça passe aussi par une augmentation substantielle du salaire minimum.

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