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Mon « entretien d'embauche » révèle des problèmes de sexisme dans la culture de la colline du Parlement

J'espère que la publication de cet article incitera d'autres victimes, hommes et femmes, en politique ou ailleurs, à s'exprimer.

05/02/2018 06:39 EST | Actualisé 05/02/2018 07:50 EST
HEMERA TECHNOLOGIES VIA GETTY IMAGES

Il y a quelques semaines, TVA Nouvelles a publié un article sur des allégations de comportement inapproprié de la part de Claude-Éric Gagné, un influent membre du personnel dans le bureau du premier ministre Justin Trudeau. Depuis plusieurs jours, je reçois beaucoup de questions. J'ai rédigé cet article de blogue dans le but d'expliquer ce que j'ai vécu de mon propre aveu. Tout ce que j'ai à dire à ce sujet est contenu dans le présent article, et je n'accorderai d'entrevue à aucun média. J'espère aussi que la publication de cet article incitera d'autres victimes, hommes et femmes, en politique ou ailleurs, à s'exprimer et à dénoncer ces types de comportement.

Le 26 mai 2016, j'ai reçu une demande de contact d'un certain Vahid Vidah. J'étais en recherche active d'emploi et mon profil sur LinkedIn portait la mention « à la recherche de nouvelles opportunités ». Selon son profil LinkedIn, Vidah était « conseiller en politiques d'innovation » au Parlement du Canada.

Je n'avais jamais rencontré ni entendu parler de cette personne. J'ai accepté la demande sur LinkedIn, croyant qu'il voulait faire du réseautage.

Capture d'écran

Peu de temps après que j'ai accepté cette demande LinkedIn, il m'a envoyé une demande d'amitié sur Facebook. J'ai répondu en lui demandant qui il était et si je le connaissais. Il m'a dit qu'on s'était croisé au Parti libéral du Québec. Je n'en ai aucun souvenir et je m'en doute, car il a 10 ans de plus que moi et il était candidat pour le Parti libéral du Québec en 2007, élection au cours de laquelle j'avais à peine atteint l'âge du droit de vote.

Vidah a dit qu'il était employé au bureau de Bardish Chagger, alors ministre de la Petite Entreprise et du Tourisme. Il a précisé qu'il avait vu mon profil et croyait qu'on avait des points en commun. À ce moment-là, je trouvais la conversation un peu étrange, alors je lui ai demandé s'il avait des choses particulières à me demander ou à me dire. Il a répondu qu'il y avait une ouverture pour un poste dans le bureau de la ministre Chagger, et qu'il avait remarqué que je cherchais un emploi. Il m'a donné son numéro de téléphone cellulaire et m'a demandé de lui envoyer mon curriculum vitae à son adresse courriel @canada.ca.

D'habitude, dans un bureau de ministre, le chef de cabinet s'occupe de l'embauche, mais je me suis dit qu'il devait être en vacances ou trop occupé, et avait délégué cette tâche à un employé de niveau inférieur.

Après que je lui ai envoyé mon CV, il m'a invité au déjeuner dans un restaurant à Montréal. Je me suis pointée, en vêtements professionnels, m'attendant à une entrevue formelle et légitime. J'ai eu une drôle d'impression au début de la rencontre, parce que Vidah est arrivé en tenue très décontractée et avait amené un gros chien, qui n'arrêtait pas d'aboyer. Ce n'est pas le genre d'impression que je voudrais donner en tant qu'employeur potentiel, mais j'ai imaginé qu'il était un peu excentrique.

L'entrevue a commencé de façon assez habituelle. Il a décrit le poste, les tâches à accomplir, et m'a parlé de la ministre. Il a précisé qu'il quittait pour travailler dans le monde des startups et que le poste dont il était question dans l'entrevue était le poste qu'il occupait présentement. Il m'a même dit quel serait mon salaire.

Il m'a dit que quand il m'avait vu en bikini dans certaines de mes photos publiques, il s'était dit, « Wow, tout un bikini body! »

À un certain moment pendant la réunion, il a placé sa main sur une de mes cuisses et m'a dit qu'il avait scruté mon profil Facebook, et que si j'obtenais le poste, je devrais vraiment faire le tri de mes photos, pour décider lesquelles était privées ou publiques. Il m'a dit que quand il m'avait vu en bikini dans certaines de mes photos publiques, il s'était dit, « Wow, tout un bikini body! » et m'a ensuite demandé si je croyais que ça faisait professionnel. J'étais bouche bée.

J'étais trop étonnée pour répondre quoi que ce soit, alors j'ai ri maladroitement et changé de position pour me débarrasser de sa main sur ma cuisse. L'entrevue s'est conclue peu de temps après.

Courtoisie Myriam Denis
Vahid Vidah a souligné à Myriam Denis qu'elle devrait placer certaines de ses photos Facebook en mode privé.

Quelques jours plus tard, il m'a contacté par courriel et m'a demandé d'envoyer mon CV et une lettre de motivation à son chef de cabinet. J'ai commencé à douter de la légitimité de toute l'affaire. Si cet homme avait vraiment l'approbation de son chef de cabinet pour embaucher quelqu'un, ce n'était pas logique qu'il me demande d'écrire une lettre de motivation, après qu'il m'eut approchée sur LinkedIn et interviewée.

Mais je cherchais un emploi, et j'ai pensé que si j'obtenais le poste, au moins je n'aurais pas à travailler avec le gars puisqu'il partait, alors j'ai quand même envoyé mon CV et ma lettre de motivation.

Quelques semaines plus tard, la chef de cabinet m'a répondu. Il y a eu une entrevue téléphonique, et ensuite une rencontre en personne. J'avais toujours une drôle d'impression, parce que dans toutes mes conversations et rencontres avec la chef de cabinet, elle n'a jamais mentionné Vidah, le fait qu'il m'avait approché sur LinkedIn, ni ma première entrevue avec lui.

Le processus d'embauche s'éternise

Le 18 juillet 2016, Vidah m'a contacté sur Facebook Messenger. Il était toujours en poste au bureau de la ministre Chagger, et j'étais toujours dans le processus d'entrevues avec la chef de cabinet. Il m'a demandé si je voulais prendre un verre. Je lui ai dit qu'on pourrait se rencontrer pour un café pour faire le suivi du processus d'entrevues.

On s'est rencontrés dans un café au centre-ville le lendemain matin. J'ai essayé de poursuivre une conversation professionnelle. Je lui ai dit que je voulais savoir où j'en étais et que je trouvais étrange que tout le processus de sélection traînaît depuis des mois, surtout qu'il m'avait approché directement pour le poste.

C'est comme s'il croyait que son poste lui donnait le droit de contacter des femmes sans motif valable.

Il m'a donné quelques réponses très vagues sur le progrès des responsables dans le processus de sélection, et puis de manière aléatoire, il a commencé à me raconter qu'il fréquentait toujours son ex copine, qu'ils avaient des rapports sexuels constamment et ne pouvaient pas arrêter. Encore une fois, j'étais bouche bée.

La dernière étape du processus d'entrevues était un entretien téléphonique avec la chef du cabinet, la ministre Chagger et quelques autres personnes-clés de la colline du Parlement. Claude-Éric Gagné était au nombre de ce groupe. Je n'avais jamais rencontré ni parlé avec cet homme avant l'entrevue.

CLAUDE-ÉRIC GAGNÉ/FACEBOOK
Claude-Éric Gagné, un influent membre du personnel dans le bureau du premier ministre Justin Trudeau.

Le 8 août 2016, la chef de cabinet m'a recontacté pour me dire qu'ils avaient choisi un autre candidat pour le poste. Je lui ai envoyé un courriel pour la remercier d'avoir fait le suivi, et lui a parlé de mes échanges avec Vidah pendant et après le processus d'entrevues. Quelques jours plus tard, la chef de cabinet m'a répondu. Elle m'a remerciée de lui avoir raconté mes expériences. Elle a affirmé que toute l'affaire était inappropriée et qu'elle était très déçue que j'avais été obligée de subir ces échanges. Elle a également précisé qu'elle n'avait jamais demandé à Vidah de me contacter. Elle a terminé son courriel en mentionnant qu'il ne travaillait plus au bureau de la ministre Chagger.

Cela venait confirmer mon soupçon que toute l'affaire était fausse, et qu'en principe, cet homme abusait de son poste dans le bureau de la ministre pour contacter des femmes sur Internet, leur faire perdre leur

temps avec des fausses entrevues, et puis leur faisait des commentaires inappropriés et gênants. Et il l'a fait à partir de comptes de médias sociaux qui portaient son vrai nom, son poste à Ottawa, et même son adresse courriel @canada.ca. C'est comme s'il croyait que son poste lui donnait le droit de contacter des femmes sans motif valable.

Quelques semaines après avoir parlé à la chef de cabinet de ce que Vidah avait fait, j'ai remarqué qu'il a changé son nom sur Facebook. Peut-être il avait décidé d'essayer un nouveau nom et prénom. Car évidemment beaucoup de gens font ça, c'est très commun.

(Lisez ici la réponse de Vahid Vidah.)

Il « ne pouvait pas se maîtriser »

Des mois ont passé, et puis j'ai reçu une demande d'ami sur Facebook de Claude-Éric Gagné. Je n'ai pas accepté et lui a demandé dans un message direct qui il était et si je devais le connaître.

Je me suis souvenue de son nom de l'entretien téléphonique, mais je n'avais pas eu d'autre contact avec lui, alors je ne comprenais pas pourquoi il voulait m'ajouter sur Facebook.

Il m'a dit que j'étais tellement belle qu'il ne pouvait pas résister ou se contrôler. Ensuite, il m'a dit qu'il avait hâte de parler avec moi. Il a précisé qu'il « ne faisait jamais ça » (et j'imagine que par ça il entendait le fait d'ajouter des femmes de 15 ans ses cadettes sur Facebook qu'il avait interviewées professionnellement auparavant), mais qu'il « ne pouvait pas se maîtriser ». Il m'a demandé où j'habitais. J'ai répondu « Toronto » et j'ai arrêté de répondre peu après.

Capture d'écran

Encore une fois, j'étais déconcertée, non seulement parce qu'un des employés le plus haut placés dans le bureau de Trudeau serait assez stupide de draguer une femme qu'il avait interviewé pour un poste, mais aussi qu'il le faisait au grand jour à partir de son compte Facebook, qui montrait clairement son nom et poste à Ottawa.

(Lisez ici la réponse de Claude-Éric Gagné.)

Quand l'histoire Gagné a été rendue publique dans les médias canadiens suivant l'article diffusé sur TVA Nouvelles le 13 décembre 2017, j'ai repensé à tous ces événements. J'ai écrit sur Facebook, en donnant le lien vers l'article de TVA, disant que j'étais contente que tout cela était enfin rendu public.

Un ami m'a demandé en réponse à ce que j'avais affiché sur Facebook si j'avais déjà rencontré cet homme. J'ai répondu brièvement en résumant mon échange avec Gagné et ce qu'il m'avait dit sur Facebook Messenger après m'avoir interviewée pour un poste.

Le lendemain, j'ai reçu un message par Facebook Messenger d'un dénommé Brett Thalmann. Le message se lisait comme suit: « Bonjour Myriam, je suis responsable des RH au bureau du premier ministre et j'ai vu votre texte et j'aimerais vous donner l'occasion de nous donner plus de renseignements sur ce qui s'est passé si vous voulez. mon cellulaire est le xxx-xxx-xxxx ».

Capture d'écran

J'étais encore une fois déconcertée. Tout d'abord, la directrice des communications de Trudeau, Kate Purchase, avait publié une déclaration disant clairement qu'un enquêteur indépendant s'occupait de l'enquête sur le comportement de Gagné. On a ensuite su que l'enquêteur indépendant est le cabinet d'avocats Rubin Thomlinson. Lorsqu'une partie externe s'occupe de ce type d'enquête, c'est extrêmement déplacé qu'un employé de l'organisation en question communique avec une des victimes potentielles et fasse leur propre enquête. En plus de cela, Thalmann s'était présenté comme une personne responsable des « RH dans le bureau du premier ministre ». Par contre, une recherche rapide sur Google révèle qu'il porte le titre officiel de « directeur de l'administration et des projets spéciaux » dans le CPM. Et non des RH.

La page contient également des renseignements sur ses collèges immédiats dans le CPM, et montre

clairement que la personne des RH se nomme Trish Renaud. J'ai des captures d'écran, au cas où il y aurait un autre changement de nom aléatoire.

(HuffPost Québec a depuis appris du CPM que Thalmann est à la tête d'un «bureau» de deux personnes chargé de recevoir et de traiter les plaintes de harcèlement sexuel du personnel politique fédéral. Le bureau a été créé en octobre 2017.)

Inacceptable à de nombreux égards

Il semblerait que suivant le reportage de TVA indiquant que Gagné était en congé forcé en raison d'allégations de comportement inapproprié, au moins un membre du personnel du CPM passe au peigne fin les comptes de médias sociaux pour trouver des gens comme moi, qui parlent d'incidents avec Gagné.

Ceci est inacceptable à de nombreux égards. Même s'il était réellement la personne des RH du CPM, ce serait totalement inapproprié s'il contactait des victimes potentielles lorsqu'il y a une enquête en cours par un enquêteur indépendant.

Je ressens beaucoup de tristesse et d'empathie pour les femmes qui y travaillent actuellement.

Avant de recevoir le message Facebook de Brett Thalmann, j'étais prête à croire que Vidah et Gagné n'étaient que deux cas de « pommes pourries » au sein d'une grande organisation. Maintenant je n'en suis plus aussi certaine. Cette troisième expérience me fait croire qu'il est peut-être question de plus que quelques cas isolés de comportements répréhensibles.

Je ressens beaucoup de tristesse et d'empathie pour les femmes qui y travaillent actuellement. En même temps, je ne peux m'empêcher de rire du caractère étrange, gênant et pathétique de toute l'affaire.

Dans la Bible, le chiffre « 3 » est le symbole de la totalité. Lorsque je repense à cette expérience, je suis reconnaissante que la chef de cabinet ait choisi un autre candidat, parce qu'il semble y avoir un problème général au sein de toute la culture de travail sur la colline du Parlement sous l'administration fédérale actuelle.