POLITIQUE
05/02/2018 06:40 EST | Actualisé 08/02/2018 17:23 EST

Un processus d’embauche au fédéral parsemé d’insinuations sexuelles

L’un des hommes impliqués était un employé haut placé au sein du cabinet du premier ministre Trudeau.

Myriam Denis, une ex-employée politique libérale à Québec, était en recherche d'emploi en 2016 lorsqu'elle a pris part à une «entrevue» pour le bureau d'une ministre fédérale.
Courtoisie Myriam Denis
Myriam Denis, une ex-employée politique libérale à Québec, était en recherche d'emploi en 2016 lorsqu'elle a pris part à une «entrevue» pour le bureau d'une ministre fédérale.

Une jeune femme qui a navigué dans les cercles libéraux brise le silence à propos d'un processus d'embauche au fédéral parsemé d'insinuations sexuelles qui a débouché sur des tactiques douteuses émanant du bureau du premier ministre Justin Trudeau, dans un billet de blogue publié sur le HuffPost Québec.

L'un des hommes impliqués était Claude-Éric Gagné, un des Québécois les plus influents du cabinet du premier ministre (CPM) qui était sous enquête pour des allégations de comportements inappropriés. Après l'avoir contacté pour cet article, nous avons appris qu'il a démissionné de son poste lundi dernier. Ce faisant, le rapport à son sujet ne verra pas le jour.

Myriam Denis, qui a travaillé pour des ministres libéraux provinciaux tant à Québec qu'à Toronto, est une habituée du monde politique. En mai 2016, alors qu'elle était en recherche d'emploi, un homme au nom de Vahid Vidah l'a approchée sur LinkedIn et Facebook. Il voulait discuter de son poste qui allait s'ouvrir à la fin de l'été auprès de la ministre fédérale de la Petite entreprise et du Tourisme, Bardish Chagger.

Facebook
Vahid Vidah dit qu'il a contacté quelques personnes pour combler son poste dans le bureau de la ministre fédérale afin « d'accélérer le processus de sélection ».

Mme Denis lui a envoyé son curriculum vitae à son adresse gouvernementale, puis les deux ont convenu de se rencontrer pour le déjeuner dans un restaurant à Montréal.

Ce qu'elle croyait être le début d'un processus d'entrevue a commencé de façon plutôt normale. « Il me raconte comment le cabinet est structuré, les tâches, il me mentionne même le salaire qu'il fait. J'avais vraiment l'impression que sa directrice de cabinet lui avait donné le droit de faire de la recherche de candidats », raconte-t-elle dans une entrevue menée en décembre.

Il quittait son poste à la fin de l'été, disait-il, pour se lancer en affaires dans le monde des startups.

À un moment, dit-elle, M. Vidah lui a placé la main sur la cuisse et lui a conseillé de mettre les photos où elle apparaît en bikini sur Facebook en mode privé. Du même souffle, il l'a complimentée sur son corps, dit-elle.

Surprise de ce commentaire, Mme Denis dit avoir fait semblant que ce n'était pas arrivé et s'est promise de continuer le processus. « J'avais vraiment besoin d'une job à ce moment-là », se souvient-elle.

J'ai commencé à douter de la légitimité de toute l'affaire.Myriam Denis

Leur rencontre a pris fin. Sans nouvelles de sa part, après quelques jours, Mme Denis lui a réécrit par courriel. M. Vidah lui a répondu d'envoyer son CV ainsi qu'une lettre de motivation à Rachel Bendayan, la chef de cabinet de la ministre Chagger.

« J'ai commencé à douter de la légitimité de toute l'affaire. Si cet homme avait vraiment l'approbation de sa chef de cabinet pour embaucher quelqu'un, ce n'était pas logique qu'il me demande d'écrire une lettre de motivation, après qu'il m'eut approchée sur LinkedIn et interviewée », écrit-elle dans son billet.

Ils se sont revus en juillet pour un autre café. Le processus d'embauche s'éternisait déjà depuis quelques semaines. Lors de leur entretien, M. Vidah a mentionné qu'il couchait toujours avec son ex-copine. Encore une fois, Mme Denis a balayé ces commentaires non-sollicités du revers de la main.

Il se décrit comme « très tactile »

Contacté par le HuffPost la semaine dernière, M. Vidah reconnaît qu'il n'avait pas le mandat de tenir des entrevues. Il dit avoir pris l'initiative de son « propre chef » de contacter quelques personnes – mis à part Mme Denis, un homme et une femme – afin « d'accélérer le processus de sélection pour simplifier la transition ».

Il prétend qu'à « aucun moment », il ne lui a laissé croire qu'il était en charge de l'embauche et que leur conversation était « à titre personnel ».

M. Vidah admet qu'il a parlé des photos de bikini de Mme Denis, mais en lui recommandant de les rendre privées pour éviter que les clichés lui portent préjudice lors du processus d'embauche. Se décrivant comme quelqu'un de « très tactile », il ne nie pas lui avoir touché la cuisse.

Il est en effet possible qu'en gesticulant de manière chaleureuse, j'ai au passage déposé ma main sur sa jambe ou son bras de manière amical [sic]...Vahid Vidah

« Il est en effet possible qu'en gesticulant de manière chaleureuse, j'ai au passage déposé ma main sur sa jambe ou son bras de manière amical [sic] mais en aucun temps ce geste a été langoureux ou empreint d'une charge sexuelle », décrit-il dans une déclaration écrite après deux conversations téléphoniques.

Il décrit leurs échanges subséquents comme très amicaux et mentionne qu'ils ont parlé de plusieurs autres sujets. « J'ai possiblement mentionné des éléments de ma vie amoureuse mais en aucun temps, je ne lui ai fait d'avances ou de demandes à caractère sexuel », dit-il.

Dans la foulée des dénonciations du mouvement #MoiAussi, M. Vidah dit qu'il « regrette sincèrement » d'avoir « heurté l'intégrité » de Mme Denis ou de l'avoir mise « mal à l'aise ».

Elle a alerté la chef de cabinet

Après plusieurs entrevues – dont une entrevue téléphonique à laquelle participait M. Gagné, du bureau du premier ministre – Mme Denis a eu la confirmation au mois d'août 2016 qu'elle n'avait finalement pas eu l'emploi. C'est à ce moment qu'elle a fait part de ses péripéties avec M. Vidah à la chef de cabinet de la ministre Chagger par courriel.

Mme Bendayan a remercié Mme Denis par écrit de lui avoir fait part de cette histoire avant d'exprimer sa déception à l'endroit de son ex-employé.

« Je n'avais pas demandé à Vahid de te contacter et je suis extrêmement déçue que c'est l'interaction que tu as eue avec lui. C'est totalement inapproprié. Vahid n'est, de toute évidence, plus avec nous et ce comportement ne me représente pas ni le bureau de la ministre. »

Une demande d'amitié sur Facebook d'un employé de Trudeau

Près d'un an plus tard, en juillet 2017, Mme Denis dit que M. Gagné, du bureau du premier ministre Trudeau, lui a envoyé une demande d'amitié sur Facebook. Mme Denis lui a tout de suite écrit en message privé pour lui demander s'ils se connaissaient personnellement.

« Il m'a dit que j'étais tellement jolie qu'il ne pouvait pas résister et se contrôler », raconte-t-elle dans son billet de blogue. Lors de leurs échanges, M. Gagné soutient qu'il ne fait « jamais ça », mais que c'était plus fort que lui, il n'a « pas pu [se] retenir ».

Capture d'écran

Il lui a ensuite demandé où elle habitait. Mme Denis a répondu qu'elle habitait à Toronto, puis a cessé de lui écrire.

« J'étais, une fois de plus, sans voix, non seulement parce que l'un des employés les plus hauts placés au bureau de Trudeau était assez stupide pour draguer une femme qu'il a passé en entrevue, mais aussi qu'il le ferait de son compte Facebook qui indique clairement son nom et sa position à Ottawa. »

J'ai toujours eu un comportement irréprochable – je travaillais pour l'aider.Claude-Éric Gagné

Appelé à commenter, M. Gagné a contredit la version de Mme Denis, en disant qu'il avait fait un commentaire innocent à propos de l'une de ses photos sur Facebook. Il a affirmé qu'il ne se souvenait pas l'avoir passée en entrevue l'année d'avant.

Il s'est ensuite souvenu qu'il avait fait circuler son CV en 2016, au moment où elle avait postulé pour un poste à Ottawa, « pour lui rendre service », précise-t-il. « J'ai toujours eu un comportement irréprochable – je travaillais pour l'aider », ajoute l'ex-directeur adjoint des opérations de M. Trudeau.

Facebook
Claude-Éric Gagné a démissionné la semaine dernière comme directeur adjoint des opérations du bureau du premier ministre.

TVA Nouvelles a révélé le 13 décembre 2017 que M. Gagné était en congé forcé en raison d'allégations de comportements inappropriés et qu'une enquête menée par un tiers parti avait été déclenchée.

Mme Denis a partagé l'article sur Facebook, félicitant la journaliste Michelle Lamarche pour son travail et les victimes qui sont allées de l'avant. Dans les commentaires sous l'article, l'un de ses amis lui a demandé si elle connaissait M. Gagné.

« Oui, il m'a déjà passé en entrevue pour un emploi que je n'ai pas obtenu et après il a essayé de m'ajouter sur Facebook et est venu complimenter mon physique en message privé », a-t-elle répondu, en spécifiant qu'elle avait les captures d'écran de leur conversation.

Le jour d'après, M. Brett Thalmann, qui est directeur de l'administration et des projets spéciaux au CPM, lui écrivait en message privé sur le réseau social pour lui offrir une « opportunité de nous fournir plus de détails à propos de ce qui s'est passé ».

Il s'est présenté comme un responsable des ressources humaines au bureau de M. Trudeau.

Capture d'écran

Avoir lui avoir brièvement décrit la situation avec M. Gagné, elle lui a demandé pourquoi un représentant du premier ministre la contactait, alors qu'une enquête indépendante était en cours.

« Je peux vous mettre en contact avec le tiers parti si c'est ce que vous voulez », a répondu M. Thalmann.

« C'est ce que vous auriez fait en premier si votre organisation se préoccupait vraiment des femmes », a-t-elle répliqué.

M. Thalmann n'a pas répondu à nos demandes d'entrevue depuis jeudi dernier.

Courtoisie Myriam Denis
Myriam Denis a partagé son histoire dans un blogue publié sur le HuffPost Québec.

Mais la porte-parole du bureau du premier ministre, Eleanore Catenaro, a indiqué au HuffPost dimanche soir que M. Thalmann « s'occupe des ressources humaines au sein du cabinet du premier ministre dans son cadre de rôle comme directeur de l'administration » - en tant que dirigeant d'un « Bureau » composé de deux personnes passé sous silence dans les derniers mois.

Le CPM a une section spéciale chargée d'enquêter et de résoudre des cas de harcèlement sexuel de la part des employés politiques depuis octobre 2017, a-t-elle confirmé.

Mme Denis n'était pas au courant de l'existence d'un tel bureau, mais dit qu'elle partage son histoire pour éviter que d'autres soient victimes de circonstances similaires.

« J'espère que la publication de cet article incitera d'autres victimes, hommes et femmes, en politique ou ailleurs, à s'exprimer et à dénoncer ces types de comportement », écrit-elle.