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Bientôt tous des suppléants

08/03/2016 10:44 EST | Actualisé 09/03/2017 05:12 EST

Au secondaire, nous avons tous vécu des cours où des suppléants prenaient la place d'un prof qui manquait à l'appel. Malgré leurs bouilles parfois sympathiques, nous conviendrons que l'idée d'une école où seuls ces remplaçants enseigneraient à nos enfants semble tout simplement aberrante.

Or, c'est le programme qui nous attend inéluctablement. Car le constat est aussi triste qu'il est clair : de plus en plus d'enseignants agiront dorénavant comme des suppléants.

En effet, faute de compétition, un étudiant de cégep qui cumule une cote R de 20 (un véritable cancre) peut prétendre être admis dans un programme d'enseignement au secondaire. C'est de loin la moyenne la plus basse au Québec pour un diplôme universitaire professionnel... À l'évidence, on n'aspire pas aussi facilement à devenir comptable ou architecte, et encore moins vétérinaire ou dentiste. Même le pire des étudiants en techniques policières, triés sur le volet sur la base de leurs notes au secondaire en raison de la concurrence, déclasserait aisément bien des futurs profs sur le plan des aptitudes scolaires !

Qui plus est, comme le notait à juste titre la philosophe Hannah Arendt, la compétence est «la source la plus légitime de l'autorité du professeur». Ainsi, quand les candidats de qualité manquent à l'appel, il ne nous reste plus qu'à former des suppléants.

Un problème systémique

C'est un problème grave qui reste pourtant dissimulé parce que ceux en position de faire changer la donne ne s'en indignent pas.

Les universités où l'on forme ces futurs «maîtres», trop souvent en manque d'effectifs et contraintes par un système compétitif où les subventions leur sont accordées per capita, ne voudront évidemment pas se permettre de refuser ces élèves médiocres ou de les expulser. C'est compréhensible.

Les directions d'école et les commissions scolaires ne pourront pas non plus admettre le problème, puisque cela romprait le lien de confiance qui les unit aux familles que de leur avouer qu'ils sont forcés d'engager des professeurs dont on s'attend que la performance s'avèrera sous le seuil acceptable, faute de candidats. Comment leur en vouloir ?

Les syndicats se tairont aussi, car reconnaître ces faits reviendrait à pointer du doigt une partie grandissante de ceux qu'ils représentent, un geste contraire au mandat de les défendre. Difficile de les en blâmer.

Reste le gouvernement, qui aura certes émis le vœu louable de resserrer les exigences en français écrit des futurs enseignants... sans toutefois expliquer comment on séduirait les candidats qui le maîtrisent mieux. Au contraire, en présentant coup sur coup aux enseignants lors de la négociation collective en cours des conditions de travail d'une austérité méprisante, on tente plutôt d'attirer les mouches avec du vinaigre.

Des candidats découragés à la source

Ainsi, qu'apprend l'actualité récente aux prétendants potentiels aux programmes d'enseignement ? Que leurs éventuels élèves doivent vendre du chocolat pour se payer des bureaux de classe. Que leur futur milieu de travail sera une école décrépite de Montréal. Que leur envie de transmettre nos savoirs aux plus jeunes sera confrontée à un manque flagrant de ressources. Et surtout, que les profs qui négocient encore des conditions minimales se font servir un ultimatum qui laisse présager une loi spéciale...

Alors ils passent leur chemin et laissent leur place à un suppléant. On ne peut que les comprendre.

Ils ne sont pas seuls. Avec eux, 25 % des jeunes profs décrochent dans leurs cinq premières années de carrière. Qui sont-ils ? En toute vraisemblance, de bons candidats qui désiraient enseigner, mais qui comprennent qu'ils méritent mieux. Ils écrèment donc eux-mêmes la profession à travers cet exode.

Voilà le portrait, consternant au possible. Cette profession, devenue de moins en moins attrayante en raison du désengagement de l'État, se voit désormais boudée par les meilleurs candidats, ceux que nous voudrions pourtant comme profs pour nos enfants. De surcroît, le silence de tous, comparable à une omertà, aura fini par sanctionner l'incompétence. Alors on finit par ne plus trop savoir, de nous ou de notre système d'éducation, qui a abandonné l'autre le premier.

Puis maintenant, on entrevoit les conséquences de ce désistement.

Une solution politique

Si le problème est systémique, la solution, soit de créer un engouement pour l'enseignement, ne peut être que politique.

Et il faut commencer par la base, c'est-à-dire une réelle négociation axée sur des conditions d'enseignement propices à maintenir la valeur de la profession enseignante, et donc de l'éducation, dans nos écoles.

Autrement, en tolérant les ultimatums et les lois spéciales, nous nous rendons tous complices de ce travestissement de l'éducation. Et nous acceptons qu'un jour - demain ? - nos enfants et nos petits-enfants se retrouvent dans une école de suppléants.

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