LES BLOGUES

Élections turques: l'heure du doute

28/05/2015 11:20 EDT | Actualisé 28/05/2016 05:12 EDT

Les élections législatives turques se tiendront le dimanche 7 juin prochain. Dans un pays dominé depuis 14 ans par le Parti pour la justice et le développement (AKP), les sondages s'avèrent plutôt mauvais pour les islamistes au pouvoir. Selon les estimations récentes les plus optimistes, le parti du président Recep Tayyip Erdogan se voit ainsi crédité de seulement 45% des intentions de votes, 38% pour les plus pessimistes. Une position en retrait des 49,8% obtenus lors des législatives de 2011 et qui, au mieux, ramènerait les islamistes à leur niveau de 2007, lorsque leur emprise sur le pays n'était pas encore aussi hégémonique.

Les causes du mécontentement des électeurs et de l'usure du pouvoir sont connues: d'une part de très banales raisons de corruption, d'affairisme et de népotisme dont le drame de Soma a constitué la plus marquante des expressions; d'autre part, une conception moralisante, paternaliste et réactionnaire de la société contre laquelle se sont élevés les protestataires hétéroclites de la place Gezi.

Si la contestation de masse semble pour un temps être retombée, le climat de violence politique revient comme l'attestent les agressions, les rumeurs de tentatives de meurtre et les attentats qui secouent à nouveau le pays. Des tensions qui s'ajoutent à la morosité due aux difficultés économiques et surtout monétaires que connaît le pays.

Kurde ou ultranationalistes: les Charybde et Scylla de l'AKP

Pour Erdogan, l'équation politique est redoutable: s'il veut éviter le retour des kémalistes honnis (30% des intentions de vote dans les sondages), il devra regagner les cœurs conservateurs et les esprits pieux du petit peuple qui a fait sa fortune. Car à défaut d'obtenir la majorité absolue, l'AKP devra sans doute faire alliance avec l'extrême-droite ultranationaliste du MHP - créditée de 17% des intentions de votes ou - hypothèse improbable - avec les progressistes du HDP rassemblant autour du mouvement kurde l'ensemble des laissés-pour-compte (chrétiens, alévis, minorités sexuelles, communistes) de la «Nouvelle Turquie» prônée par le pouvoir. Pour le HDP, que les sondages donnent aujourd'hui à 10,5%, l'enjeu est de dépasser le seuil de 10% des votes exprimés, afin d'être représentés à l'Assemblée nationale.

Dans un tel climat d'incertitude, Erdogan et l'AKP se voient contraints de renouer avec les bonnes vieilles recettes populistes mélangeant savamment accents nationalistes et ferveur musulmane afin de donner des gages à tous. Lors d'un déplacement à Batman (région d'Arménie occidentale aujourd'hui à majorité kurde), on a ainsi pu voir le président turc brandir le Coran - geste inédit pour le leader de la République «laïque» - afin de séduire une population réputée conservatrice. Les Kurdes sont en effet d'autant plus tentés par le vote HDP que la duplicité du pouvoir envers eux n'est jamais apparue aussi manifeste qu'au cours du siège de Kobané, encore dans toutes les mémoires.

Une politique étrangère au service des ambitions domestiques

En matière de politique étrangère aussi, les considérations électorales ne sont jamais bien loin, surtout pour un régime qui prétend renouer avec la puissance ottomane. La participation de l'homme fort d'Ankara à l'inauguration de la plus grande mosquée des Balkans à Tirana a ainsi d'autant plus flatté l'imaginaire turc que l'Albanie a toujours tenue une place particulière dans le cœur des pachas de Constantinople. Mais l'ancienne puissance coloniale n'ayant jamais renoncé à ses ambitions impériales, les Balkans restent un rien nerveux: selon le quotidien Zaman, réputé proche de l'opposant en exil Fetullah Gülen, le déplacement d'Erdogan ne s'est pas fait sans anicroche et Bujar Nishani - le président albanais - aurait adressé une fin de non-recevoir plutôt ferme aux demandes du président turc de fermer les écoles du Hizmet (le mouvement güleniste) présentes en Albanie.

Les vicissitudes de la politique proche-orientale de la Turquie sont également instructives. Il est désormais de notoriété publique qu'Ankara soutient les islamistes syriens, ceux de Jabhat al-Nosra qui seraient «moins radicaux», mais aussi les sanguinaires tueurs de l'État islamique. Une politique qui agrée et l'Arabie Saoudite, et Israël... jusqu'à un certain point: tant qu'il s'agit de fédérer les détestations de Bachar Al-Assad, trop impie pour Ryad et Ankara, trop proche de l'Iran pour Tel-Aviv, la Turquie et Israël peuvent l'une comme l'autre servir de base arrière aux islamistes. Mais dès lors que les visées panislamistes de l'AKP prétendent soutenir le Hamas dans sa lutte contre Israël, tout se gâte; et d'autant plus que Netanyahu et Erdogan se détestent cordialement et qu'il n'existe plus de ligne diplomatique officielle entre les deux pays.

Un point faible de la diplomatie AKP-iste que critiquent les nationalistes du CHP, eux qui faisaient naguère du triangle Washington-Tel Aviv-Ankara la pierre angulaire de leur politique extérieure. Kiliçdaroglu, le leader du parti kémaliste a ainsi affirmé que si son parti était reconduit aux affaires, il réassurerait la sécurité de la frontière et rétablirait l'ordre l'ancien, un projet contenant implicitement la restauration des relations avec l'État juif.

Restauration, tel semble en effet être le mot d'ordre d'une vision kémaliste qui souffre néanmoins du triple défaut d'être essentiellement autarcique, purement réactive face à la dynamique AKP, et un brin passéiste. Or, l'Histoire repasse rarement les plats. En politique étrangère comme en politique intérieure, les conceptions kémalistes semblent désormais trop déconnectées de la réalité pour apparaître crédibles à la majorité des Turcs de 2015, qui ont pour la plupart consenti au retour à l'Islam politique et qui ont majoritairement fait leur deuil de l'Occident.

Mais si l'ambition occidentale des kémalistes semble appartenir au passé, le futur de la Turquie reste bien indiscernable. La Turquie territoriale est apparemment trop exiguë pour les ambitions de l'AKP qui voit le pays en puissance régionale. À défaut d'avoir su - ou d'avoir vraiment voulu - s'ouvrir les portes de l'Europe, Ankara ambitionne de forcer désormais celles d'un Proche-Orient où d'autres puissances lui contestent ce rôle, où le facteur kurde lui reste un obstacle et où, de manière générale, la Turquie est également vue comme l'ancienne puissance coloniale.

Qu'il ait été explicite ou implicite, l'AKP a fait le choix d'une alliance avec l'Islam radical pour satisfaire sa volonté de puissance. Dans cette optique, il n'est pas sûr qu'elle soit suivie par l'ensemble des citoyens turcs. Il n'est pas sûr non plus que ce choix soit sans danger pour le pays.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Manifestations en Turquie après l'explosion d'une mine de charbon, le 13 mai 2014

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter