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Livre à prix unique: pourquoi je n'enverrai même pas mon manuscrit à des maisons d'édition

03/12/2013 12:52 EST | Actualisé 02/02/2014 05:12 EST

Il y a des fortes chances que vous ne me connaissiez pas. En fait, c'est presque certain. J'ai 31 ans, je vis à Montréal, j'ai fait mes études en création littéraire à l'Université Concordia et je dirais que j'écris en bilingue. Je suis à un point dans mon développement en tant qu'auteur où je devrais être en train de chercher un agent, courir après une maison d'édition, sauter sur chaque entrevue qui m'est offerte dans l'espoir éternel de devenir un «auteur publié».

Courir après une maison d'édition, chercher un agent, je l'ai fait, je ne le referai plus (et probablement plus jamais.) Vous voyez, depuis maintenant cinq longues années, le monde du livre est bouleversé par deux changements technologiques majeurs : 1) l'industrie du livre électronique et 2) l'impression sur demande à prix ridicule.

Le ministre Kotto vient de présenter sa loi pour le livre unique, prétextant vouloir protéger l'avenir et la diversité en littérature en disant vouloir protéger les librairies indépendantes.

Cet effort est fallacieux et vain. Vain dans le sens où il va à l'encontre d'un essor technologique sans précédent, et fallacieux, car il prétend que les problèmes de l'industrie du livre se trouvent au niveau du prix et des grandes surfaces, comme si un prix plus élevé allait convaincre les gens d'acheter plus de livres.

Mais ça, c'est si nous tenons encore compte de l'ancien système car la réalité du monde du livre n'est plus la même. En tant que nouvel auteur, particulièrement à cette ère numérique, je n'ai absolument plus besoin des maisons d'édition, ni en fait de magasins pour me faire connaître.

Quand j'étais encore aux études, le livre électronique était cette nouvelle branche de l'édition qu'on ne connaissait pas encore. J'ai eu la chance de faire mes études en anglais, car le développement du livre électronique y a été phénoménal et j'ai pu apprendre de nombreuses choses que je peux maintenant appliquer à mes traductions québécoises.

Il faut tout d'abord que vous compreniez que l'ancien système du livre n'avantage pas les auteurs. Un auteur fait en moyenne 10% du prix de vente d'un livre papier, avant de payer son agent (si il en a un), avant impôt. Un livre vendu 20$ lui rapporte au mieux 2$, aussi simple que ça.

«Mais les maisons d'édition font que les livres sont meilleurs»

Oui et non. Vous voyez, j'ai fait mes études supérieures en création littéraire, je suis ami avec des gens qui ont leur bac, leurs maitrises ou leurs doctorats. J'ai gardé des liens avec ces «nouveaux inconnus» du milieu du livre. Je les paye moi-même (donc, en ce sens, deviens «producteur» du livre également.) Et la vérité, c'est que certaines de ces personnes sont embauchées en tant que pigistes par ces mêmes maisons d'édition, alors je me demande pourquoi mon livre serait moins bon car il est autoproduit.

«Mais au niveau de la promotion, distribution, des ventes?» La visibilité que nous pouvons avoir sur internet est maintenant inégalée: les «mailing list» et pages Facebook se répandent plus vite que n'importe quelle campagne publicitaire traditionnelle qui inclus l'impression de posters coûteux à produite, distribuer (et souvent dans l'espoir vain que les librairies l'afficherons.) Au niveau de la distribution, en 12h, avec un compte Amazon Kindle, mon livre se retrouve dans tout les marchés mondiaux. Vous avez bien lu; TOUT. Et en ce qui a trait aux ventes, bien, la librairie fera entre 30 et 40% du prix de vente, soit facilement le double de l'auteur, ce qui est insultant en soi pour l'auteur. L'autre problème est que, contrairement aux ventes internet, les ventes en librairies ne « laissent pas de trace » alors qu'une vente par Internet mettra en branle la machine marketing d'Amazon, de Kobo ou Apple (avec les algorithmes automatisés) qui me font de la publicité gratuite.

Pensez-y un instant. Amazon, Apple, Nook, Kobo, Sony... des noms absolument gigantesques dans n'importe quelle industrie, me donne à moi, auteur inconnu, 70% du prix de vente des ebooks. Vous avez bien lu. 70%. Il n'y a pas de frais pour ouvrir un compte, aucun argent à avancer.

Une heure de travail à mettre les fichiers en ligne, et n'importe qui sur la planète peux l'acheter en 10 secondes. Demandez ça à l'ancien système du livre, même avec une loi sur le prix minimum, aucun acteur du « milieu du livre québécois » ne peut y arriver... sauf l'auteur.

Je vends mes livres autour de 5$ (le taux de change varie d'un pays à l'autre.), je ferai donc 3,5$ de profit sur ce 5$, encore une fois, sans avoir à avancer un sou. Vous l'aurez compris, je fais plus d'argent sur un livre électronique autopublié que sur un livre en librairie... Tout en vous faisant économiser 15$ pour le même livre.

«Mais les gens aiment encore les livres imprimés»

Absolument. La vérité c'est que Amazon, par sa plateforme «Create Space» est en train de me donner un deal tout aussi à mon avantage pour les livres imprimés. C'est l'essor de l'impression sur demande à prix ridicule. Amazon ne tient pas de stock, ou très peu, sur les livres autopubliés. Ils en impriment deux à la fois, sur demande, à des coûts plus bas que n'importe quelle imprimerie à laquelle j'ai soumissionné à Montréal. Ils n'ont donc pas de retour, des frais de transport minimaux et envoient directement le livre au client.

Amazon coupe ainsi court le réseau extrêmement coûteux de distribution. Car dans le système « traditionnel », la maison d'édition demande à l'imprimeur d'imprimer ses livres, l'imprimeur peux les envoyer directement au grossiste, qui les envoie à l'entrepôt de la chaìne (dans certains cas, au libraire lui-même), l'entrepôt de la chaìne manipule, scan, entrepose le livre, et le distribue à ses magasins selon la demande des magasins. Si les livres ne vendent pas, les magasins les renvoient dans leur entrepôt central, qui les renvoient au grossiste, qui les renvoient à la maison d'édition qui les stocks en attendant de les écouler un ou deux à la fois quand un client veux une commande spéciale. Un livre peut facilement être déplacé huit fois en camion avant d'être vendu. C'est ridicule. Amazon en imprime un en 12 heures quand une commande est placée, l'envoie directement au client : aucun entreposage, un seul transport. Le résultat final est aussi bon que n'importe quel imprimé à l'usine.

La conclusion inévitable

Tant que les maisons d'édition offriront un pourcentage de crève-faim aux auteurs, demanderont des droits internationaux dans toutes les langues et formats à venir (sans garantie d'ailleurs, qu'ils seront capables de vendre ces droits), tant qu'ils essayeront de vendre des livres électroniques (qui ne leurs coûtent rien à produire) pour des prix faramineux comme 14.99$ ou même 21.99$, ils vont continuer à se tirer dans le pied. Tant que les librairies continueront à commander des livres en sachant qu'ils peuvent les retourner aux maisons d'édition si elles ne les vendent pas, ils continueront à se tirer dans le pied.

Et une nouvelle génération d'auteurs, dont je fais partie, ne sent plus le besoin de passer par eux pour se faire entendre. Comme le dit Chuck Wendig, un auteur américain autopublié qui s'en sort très bien: «Si vous ne le faites pas, Amazon le fera pour vous.»

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