Gilles Kepel

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Peut-on se réjouir du coup d'État militaire égyptien?

Publication: 04/07/2013 10:15

Mohamed Morsi est tombé à la suite d'un coup d'État militaire. Pourtant, les Égyptiens se réjouissent de cette nouvelle donne. Comment expliquer cela? Si l'on remonte un peu en arrière, on réalise que cette configuration n'est pas unique dans l'histoire de l'Égypte. Ainsi, Nasser et les officiers libres ont pris le pouvoir en juillet 1952 après des mois et des mois de chaos, de violences, qui avaient préparé l'opinion à l'arrivée d'un pouvoir fort et qui avaient permis de travestir en « révolution » ce qui était un pronunciamiento des officiers supérieurs de l'armée.

Aujourd'hui, nous assistons au même processus, puisque depuis un an, la situation s'est considérablement dégradée en Égypte. Une dégradation économique et sociale très proprofonde,ais également sécuritaire. Pour les gens qui ont vécu dans ce pays comme moi, nous nous souvenons de cette facilité que nous avions à traverser les rues de la capitale le soir tard sans jamais être inquiétés... Or, au cours de cette année, entre les viols collectifs dans la foule et les lynchages de personnes soupçonnées de vol, l'image de l'Égypte s'est dégradée et la population a tenu Morsi pour responsable.

Le président a été élu de façon tout à fait rrégulière, mais grâce à la conjonction de deux électorats opposés, celui des Frères musulmans et celui d'une partie de la population non islamiste (qui souhaitait éviter le retour du général Chafik, le dernier Premier ministre de Mubarak). Et au lieu de donner l'impression qu'il prenait en compte la pluralité de son électorat, il ne s'est concentré que sur l'agenda des Frères musulmans auquel il s'est conformé depuis le début de son mandat. Cela a participé à l'impopularité de Morsi, et amené encore plus de manifestants dans les rues que lors des manifestations anti-Mubarak.

La police, l'armée et la magistrature ont organisé une sorte de paralysie du pays. L'insécurité a d'ailleurs été favorisée par la passivité complète des forces de l'ordre qui ne sont que rarement intervenues lors des viols collectifs ou des lynchages. Les opposants à Morsi ne pouvaient que se réjouir de cettesisituation, car les conséquences retombaient systématiquement sur le président en place.

Toujours dans l'idée de préparer ce coup Étatat, l'armée égyptienne a annoncé que les manifestants de dimanche dernier se comptaient aux alentours de 17 millions, soit 4 millions de plus que les personnes qui ont voté pour Morsi lors de la dernière élection. Une manière un peu grossière de souligner le mécontentement ambiant. Ensuite, l'appui de l'armée aux manifestants a été bien scénarisé, avec ces hélicoptères survolant la place Tahrir ornés d'immenses drapeaux égyptiens. Tout cela a contribué à créer les conditions matérielles et l'enthousiasme populaire sur lesquels l'armée a pu construire son coup Étatat.

Ensuite, le Général Al-Sissi, lors de sa déclaration, a réussi à rassembler à la fois le grand imam, le pape copte (montrant ainsi qu'il n'acceptait pas la marginalisation des Coptes, à l'opposé des Frères musulmans), Mohamed El-Baradeï (un personnage acceptable aux yeux des Occidentaux) et quelques barbus pour apaiser les islamistes.

Cette situation pose un problème juridique considérable: Morsi a été discrédité, certes, mais il a été débarqué par un coup Étatat militaire qui n'a fourni aucune justification juridique. Cela posera un véritable problème aux Occidentaux qui seront dès lors obligés de légitimer un pronunciamiento. Depuis le début des révoltes arabes, le même problème s'est posé à plusieurs reprises.

Pour le futur, il est difficile de s'avancer, mais une chose est certaine: les Frères musulmans subiront sans doute des humiliations, mais l'organisation née en 1928 en a vu d'autres, elle est habituée à la répression, à la discipline et à la discrétion. Elle dispose de très nombreux partisans et face à cette révolte menée par une coalition hétéroclite, elle conserve une structure unie et organisée. Les Frères musulmans ne disparaitront donc pas du paysage aussi vite.

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Gilles Kepel a publié Passion arabe aux éditions Gallimard, ouvrage dans lequel il consacre une large part à la situation égyptienne depuis les premières révoltes de la place Tahrir.
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