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La crise vénézuelienne: quels enjeux pour la Chine et la Russie?

Le gouvernement Maduro jouit de deux appuis de taille: la Chine et la Russie.

16/08/2017 09:00 EDT
Ueslei Marcelino / Reuters
L'intégration grandissante entre la Chine et l'Amérique latine mène à l'érosion de la domination historique des États-Unis de la région.

Le 8 août dix-sept chanceliers des pays d'Amérique se sont réunis au Pérou pour discuter de la situation au Venezuela à la suite de l'élection de l'Assemblée constituante. La grande majorité d'entre eux ont condamné la rupture de l'ordre démocratique et se sont engagés à une série d'actions contre le gouvernement Maduro. Le front commun de Lima consolide l'isolation du pays au sein des Amériques.

L'incontournable influence de la Chine et de la Russie

Pourtant Maduro ne fait pas marche arrière. Il poursuit fermement l'institutionnalisation de la dictature. Le gouvernement jouit de deux appuis de taille: la Chine et la Russie. Quel rôle jouent la Chine et la Russie dans la crise vénézuélienne? Quels sont leurs enjeux géostratégiques?

Le communiqué du gouvernement chinois affirme que l'élection de l'Assemblée constituante s'est effectuée dans l'ordre et il demande que les pays s'abstiennent d'intervenir dans les affaires intérieures du Venezuela. Il est remarquable qu'il fasse plusieurs références à l'importance de la stabilité du pays. Voilà une préoccupation majeure de la Chine.

Une question de pétrole et d'argent

Depuis 2014, la Chine a prêté environ 60 milliards de dollars au Venezuela. Les ententes sont opaques et l'Assemblée nationale ne les a pas approuvées. Le remboursement doit se faire par des livraisons de pétrole. C'est une affaire à haut risque, car avec la chute du cours de baril de pétrole en 2016, la facture pour le service de la dette a littéralement explosé.

Le pays n'est plus en mesure de livrer à la Chine suffisamment de pétrole pour faire face à ses obligations de remboursement.

Or au même moment, la production du pétrole chute en mode accélérée. Elle a d'ailleurs dégringolé d'un million de barils par jour depuis l'élection de Chavez. Récemment, la valeur des exportations vénézuéliennes à la Chine a décliné de 12.5 milliards en 2013 à 4.5 milliards en 2016. Le pays n'est plus en mesure de livrer à la Chine suffisamment de pétrole pour faire face à ses obligations de remboursement. Or la crise sévit toujours. La Chine fait face à un dilemme cornélien.

La Chine : diplomatie financière et influence planétaire

L'expansion du pouvoir chinois dans le monde est basée sur une politique financière de prêts massifs aux pays représentant un intérêt stratégique. Pour la Chine, les droits humains, la protection de l'environnement, la corruption n'importe pas. Leurs prêts ne comportent aucune conditionnalité. Elle ne se préoccupe pas de la capacité réelle de payer du pays qui reçoit son «aide». En fait, elle obsédée par l'expansion de ses marchés, la sécurisation de son accès aux matières premières et l'influence politique pour appuyer leurs intérêts géostratégiques dans le monde.

L'intégration grandissante entre la Chine et l'Amérique latine mène à l'érosion de la domination historique des États-Unis de la région.

Le gouvernement chinois a fait de l'Amérique latine une priorité stratégique. Les banques chinoises de développement ont prêté 30 milliards de dollars en 2015 aux pays latino-américains soit plus que la Banque Mondiale et la Banque Interaméricaine de développement. En 2015, la Chine a reçu tous les présidents latino-américains et le Président Xi Jinping s'est engagé à investir 250 milliards dans la région durant la décennie. Le Brésil est un partenaire stratégique dans le cadre du groupe des grandes puissances émergentes (BRICS) dont font partie la Chine et la Russie. Le Chili, le Pérou, la Bolivie et le Venezuela sont devenus membres de la Banque asiatique d'infrastructure, une organisation dirigée par la Chine. L'intégration grandissante entre la Chine et l'Amérique latine mène à l'érosion de la domination historique des États-Unis de la région. La doctrine Monroe est en voie d'être reléguée aux livres d'histoire.

L'Initiative Belt and Road de la Chine (BRI) vise à investir 5 trilliards de dollars grâce à mécanismes de prêts et de construction d'infrastructures avec des autocraties douteuses, notamment le Pakistan, le Sri Lanka et d'autres. En tirant profit de sa politique de prêts sans limites et de la construction massive d'infrastructures, la Chine étend son pouvoir global pour réaliser son rêve de restaurer l'Empire du Milieu.

Mais la Chine est-elle disposée à perdre des milliards de dollars en conséquence de sa diplomatie financière aventureuse?

Le dilemme chinois

Pendant des années, la Chine a soutenu les abus financiers du gouvernement irresponsable et corrompu du Venezuela. Le moment de vérité est arrivé. Les réserves en devises étrangères du pays ne sont plus que de 10.5 milliards de dollars tandis que les paiements échus de la dette atteignent 7.2 milliards. Le pays pourrait rapidement manquer de liquidités.

La Chine pourrait faire face à un contrecoup diplomatique et financier important, bien mérité.

La Chine a toujours favorisé le droit de défaut des pays en développement sur leurs dettes pourvu que les prêts proviennent des pays occidentaux. Maintenant, acceptera-t-elle le droit de défaut quand il s'agit de ses prêts? Il n'y a rien de moins sûr. Si elle renonce en tout ou en partie à la dette gigantesque vénézuélienne, elle risque l'effet domino de sa politique de prêts irresponsable et massive aux autocraties de ce monde. Les demandes de renégociation des dettes de pays débiteurs pourraient se multiplier. La Chine pourrait faire face à un contrecoup diplomatique et financier important, bien mérité.

La Chine a besoin de la stabilité politique du Venezuela. A-t-elle des options?

La Chine et la crise vénézuélienne

Il est peu probable que la Chine s'engage dans le conflit au-delà de ses déclarations. Son intérêt géostratégique dans l'approfondissement de son influence dans l'ensemble de l'Amérique latine l'empêche de choisir fermement le clan Maduro.

L'opposition vénézuélienne a déjà déclaré que les prêts chinois sont nuls vu le manque de transparence et l'absence d'approbation de l'Assemblée nationale. Advenant un changement de régime, la Chine tentera certainement de négocier un compromis impliquant cependant le remboursement intégral de la dette. Il n'est d'ailleurs pas à exclure que les représentants chinois aient déjà pressenti les leaders de l'opposition à cet effet.

Il n'est pas exclu que la Chine tente d'influencer certains pays d'Amérique latine avec lesquels elle a une coopération économique et financière étroite comme le Brésil, le Chili et le Pérou en vue de la négociation d'un compromis sans créer de bouleversement majeur du pouvoir en place. Un appui à la déclaration de Lima est cependant impensable. Le modèle chinois est incompatible avec le retour à la démocratie.

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