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Si c'est bio, ce n'est pas grave: l'étiquette qui déculpabilise

15/12/2016 05:45 EST | Actualisé 15/12/2016 10:23 EST

Pour être « inclusif », on a récemment ajouté quelques sous-produits animaux au menu végétalien d'un resto montréalais : œufs, lait et fromage. Pas de bacon ni de saumon fumé, non. Et surtout, une certification qui devrait rassurer: tout est bio. On tourne le dos aux productions industrielles, on s'approvisionne auprès de petits producteurs qui prennent bien soin de leurs animaux. Pourtant, quand on y regarde de près, les productions d'œufs et de lait bio n'ont rien d'artisanales et il y a au moins autant de souffrance dans un morceau de fromage bio que dans une entrecôte de bœuf.

Dans Vache à lait, je citais l'expérience de Marc Allard, journaliste au Soleil qui a essayé de manger bio et local pendant un mois. Après qu'un lecteur l'ait alerté sur le fait qu'il n'y avait pas vraiment de différence entre le lait bio et le lait traditionnel, Allard a décidé d'aller vérifier par lui-même. Premier arrêt, la ferme Pérou à Baie-Saint-Paul, qui produit du lait conventionnel. Les vaches sont attachées à des stalles, mais le propriétaire se fait rassurant, c'est pour leur bien. Le journaliste a repris la route et, trois heures plus tard, est arrivé à la ferme bio Optimus, à Lotbinière. À ce moment, il ressent une impression de déjà-vu. Quelle différence avec la ferme conventionnelle ? « Je m'attendais à voir un autre décor, peut-être un peu plus bucolique [...]. L'étable était presque pareille. Des vaches attachées dans des stalles, qui broutent, dorment, pissent, bousent et se font traire deux fois par jour, le matin et le soir. Des travées mécaniques pour le fumier, qui se retrouve dans des réservoirs hermétiques et est réutilisé comme engrais. Le même genre de trayeuses et d'équipement sanitaire. »

Son expérience n'est pas unique. En termes de bien-être animal, il existe bien peu de différence entre le lait bio et le lait conventionnel. Les vaches bio ont la même génétique que les vaches conventionnelles et ont été sélectionnées pour leur capacité à produire beaucoup, beaucoup de lait (deux fois et demie plus que dans les années 60). Elles passent leurs journées attachées, sont inséminées à chaque année, séparées de leurs veaux à la naissance et souffrent de mastites et de boiterie, comme leurs consœurs. Après quatre ou cinq ans, quand leur productivité diminue, elles prennent le chemin des mêmes encans et des mêmes abattoirs que toutes les autres vaches du Québec. Elles deviennent toutes de la viande hachée. Les différences entre l'élevage bio et conventionnel sont en fait mineures. L'été, les vaches bio ont accès à des pâturages un jour ou deux par semaine et sont nourries de grains bio et n'ont pas d'antibios quand elles souffrent d'infections. Est-ce suffisant pour garnir son végéburger du fromage bio sans culpabilité ?

La situation des poules « bio » n'est guère plus heureuse. En juillet dernier, le New York Times titrait « Eggs That Clear the Cages, but Maybe Not the Conscience ». On y racontait que la pression des consommateurs et des activistes avait poussé les Walmart, Costco et McDo de ce monde à refuser les œufs de poules en cage pour s'engager à acheter des œufs provenant d'élevage de poules « en liberté ». Mais comme on peut s'en douter, cette liberté est bien relative. Qu'elles aient le label « en liberté » ou « bio », les poules sont élevées dans de grands entrepôts qui ressemblent à ceux qu'on utilise pour les poulets de chair, entrepôts qu'on garnit de nids et de perchoirs. Comme les vaches laitières, les poules ont accès à l'extérieur lorsque le temps le permet, mais cet accès est souvent étroit et difficile.

S'il ne fait pas de doute que du point de vue de la poule, il est moins pire de pouvoir se déplacer librement que d'être entassée dans une cage sans pouvoir ouvrir ses ailes, les élevages en volière ne sont pas sans problème. Le taux de mortalité y est d'ailleurs plus élevé que dans les élevages en batterie (les microbes passent plus facilement d'un animal à l'autre). Les poules ont aussi davantage tendance à se picorer entre elles. Et il n'y a pas que les poules qui souffrent dans les élevages en volière : les travailleurs sont exposés à plus d'ammoniaque et développent davantage de problèmes respiratoires. C'est vrai, ces poules sont nourries de grains bio. Mais est-ce que ça change vraiment quelque chose?

Après un an ou deux, les poules bio seront entassées dans des casiers de plastique et prendront le chemin des mêmes abattoirs que les poules conventionnelles pour être transformées en croquettes de « poulet » ou de la charcuterie. Et dans les élevages bio comme dans les conventionnels, les poussins mâles sont systématiquement broyés à la naissance parce que leur génétique n'est pas optimale pour produire de la chair et qu'ils ne peuvent évidemment pas produire d'œufs. Qu'on mange l'œuf ou la poule, le problème reste le même.

Comme l'écrivait le juriste Gary Francione, « tous ces discours à propos de produits d'animaux "heureux" parlent en réalité de nous: il s'agit de nous mettre plus à l'aise avec quelque chose qui nous tracasse ». Les consommateurs veulent des œufs, du lait et du fromage qui proviennent d'animaux bien traités. Un souhait impossible à exaucer. Comment l'exploitation d'animaux à grande échelle peut-elle se faire sans souffrance? On se contente plutôt d'emballer ces produits de certifications rassurantes et déculpabilisantes. Et de les vendre à fort prix.

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