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Le français sera-t-il folklorique?

Pourquoi s'être battu pour construire une société laïque, moderne, éduquée, en santé et, bien sûr, française?

07/07/2017 09:00 EDT | Actualisé 07/07/2017 09:00 EDT
Serghei Piletchi
Je me souviens que, de nombreuses fois, les Canadiens de langue française vivant aux Québec ont provoqué des manifestations monstres pour leur langue!

«Je me souviens» est une curieuse de devise pour le Québec alors que l'Histoire prend le bord. Pour moi, le « je me souviens » devient un leitmotiv à mes 75 ans si ce n'est de me souvenir de ma propre histoire et celle de ma langue. La vitalité de cette langue est le fruit de longs et durs débats.

Je me souviens que, dans les années 50 et 60, les Canadiens français, au travail, devaient parler anglais entre eux quand les patrons étaient anglophones et unilingues. À un siège social d'une compagnie importante, j'ai baragouiné un anglais rudimentaire avec mes collègues de travail pour payer mes besoins alimentaires. Imaginez! Entre francophones!

Je me souviens du contrat anglais que j'ai dû signer pour ma première voiture. L'affichage commercial était anglais ou parfois bilingue. Combien de fois me suis-je fait dire «speak white»? De là est venue l'expression « nègres blancs d'Amérique ». Nous étions considérés comme des porteurs d'eau. Nous nous sentions des citoyens de seconde classe. L'anglais étant la réussite sociale

Je me souviens que, de nombreuses fois, les Canadiens de langue française vivant aux Québec ont provoqué des manifestations monstres pour leur langue! Bien des fois orageuses! Les policiers ont même utilisé les matraques. Je me souviens de l'émeute de la Saint-Jean. Nous réclamions des droits surtout pour le respect de la langue française! Pour cette langue, entre autres choses, des extrémistes ont fait sauter des bombes, kidnappé un diplomate et assassiné un ministre québécois. À Québec, le pont Pierre Laporte a été nommé ainsi en son honneur.

Je me souviens que la communauté italienne voulait une école anglaise, car cette langue était perçue comme la réussite sociale. Ce qui produisit des esclandres monumentaux, dont l'occupation de l'école Aimée Renaud.

Je me souviens que le président du CN, Donald Gordon, écossais au tempérament fougueux, royaliste fanatique, voulut baptiser, en 1959, le nouvel hôtel de la compagnie: Queen Elizabeth en l'honneur de la nouvelle reine. Une décision qui fut perçue comme une insulte par la population. Une clameur populaire de protestation s'éleva par des manifestations importantes et une pétition de 250 000 signataires, incluant le maire Jean Drapeau, proposant le nom de Château Maisonneuve en l'honneur du fondateur de la ville. À cause de l'obstruction de Donald Gordon, les deux versions anglaise et française devinrent le compromis. Sur une façade, le Reine Elizabeth et une autre façade Queen Elizabeth.

Je me souviens, parallèlement, de la période féconde et francophone des chansonniers soit les Leclerc, Léveillée, Vigneault, Ferland, Gauthier, Michel, Brousseau, Calvé, Desrochers, etc. Ils rassemblèrent plus de cent mille francophones sur la montagne pour un spectacle. Du jamais vu! Ils ont stimulé la fierté nationale. Même les chanteurs populaires, comme les Louvain, Roger, Lautrec, Lalonde, etc., interprétaient des chansons françaises et les traductions des succès américains. Le français devint à la mode. Le théâtre se créait une niche. La télévision francophone en était à ses balbutiements et rayonnait.

Je me souviens de la loi 101, la loi charnière qui a fait du français la langue officielle et nationale du Québec.

Je me souviens de la loi 101, la loi charnière qui a fait du français la langue officielle et nationale du Québec. Le Dr Camille Laurin l'imposa malgré l'obstruction des Anglais et des gens d'affaires. Un affrontement de bras de fer qui fut le début d'une nouvelle société. Les Canadiens français devinrent des Québécois. Grâce à un nouveau système d'éducation, les postes-clés furent occupés par des Francophones ou des Anglais convertis à l'apprentissage du français.

Comme vous le voyez maintenant, le Québec moderne dans lequel nous vivons s'est construit aussi par la manière forte et par la passion. Les Canadiens français de cette époque, devenus les Québécois, sont fiers du résultat et sont mus par un nationalisme. C'est le lot de toute une longue génération à laquelle j'appartiens. Ils sont cependant convaincus que le résultat n'est pas final. Pourtant le mot «nation» est en désuétude et se transforme presque en invective. Me voilà un vieux mon oncle 101 nostalgique.

Si d'être fier de cette période où le Québec s'est émancipé, si d'être fier de ce pays où il fait bon vivre aujourd'hui, si d'être inquiet de voir piétiner les plates-bandes qui ont fait fleurir le Québec, si d'être inquiet de voir le labeur de ma génération être massacré du revers de la main, si d'être inquiet de voir et d'entendre sa langue se folkloriser lentement après les batailles ci-haut mentionnées signifie aujourd'hui ne plus être de son temps, me voilà un radoteur 101.

Oui, je m'inquiète, quand le journaliste Antoine Robitaille écrit que, lors d'un spectacle d'une école secondaire, toutes les chansons furent anglophones. Et des étudiants lui dirent que le français est « kétaine ».

Quand les chansons québécoises sont confinées à la fête nationale, oui je m'inquiète.

Quand les chansons québécoises sont confinées à la fête nationale, oui je m'inquiète. Quand cette fête ne devient qu'un divertissement, oui, je m'inquiète. Quand un pays ne glorifie plus ses héros d'hier et d'aujourd'hui de la chanson à longueur d'année, où est la fierté qui alimentera les héros de demain? Si la langue anglaise et sa culture commencent à nourrir les esprits des nouvelles générations de francophones, il est à prévoir la lente folklorisation de la langue française. L'Histoire, encore l'Histoire, de tant de cultures, aujourd'hui anémiques, en fait le constat.

Le multiculturalisme à la Trudeau et à la Couillard mènera la langue française à une langue familiale comme toutes les ethnies pendant que l'anglais deviendra la langue priorisée de communication. D'autant plus que les francophones de culture seront bientôt minoritaires. Fini le foyer de la francophonie en Amérique, puisque le français s'impose de moins en moins.

La supériorité des contemporains sur les anciens est tellement évidente.

Pourquoi s'être battu pour construire une société laïque, moderne, éduquée, en santé et, bien sûr, française? Pourquoi avoir consacré sa vie à cet héritage pour le voir dilapider? Bien sûr, le Canada et le Québec continueront à progresser, nul doute là-dessus, d'une façon différente de celle anticipée, mais, lentement, le français y sera folklorique. À contrecœur, j'ai jeté l'éponge, mais «je me souviens».

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