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Ma Poly à moi

05/12/2014 11:07 EST | Actualisé 04/02/2015 05:12 EST

Ce soir-là, nous étions en chasse. Un groupe de jeunes commettait des vols sur des dames âgées. L'une d'elle avait dû s'enterrer dans la neige en pleine nuit au cimetière de Dorval.

Nous venions tout juste de ramasser trois détenus dans cette affaire, j'allais porter plus d'une dizaine d'accusations, faire venir tout autant de témoins, retourner pour ramasser encore quelques autres membres du groupe.

Tout à coup, sur les ondes, retentit cet appel que nous n'oublierons jamais. Fusillade à la Poly. Je filais vers le poste avec deux des détenus, une seconde voiture transportait l'autre. Pourtant, le premier élan, l'instinct aurait été de se précipiter. J'avais un choix déchirant à faire : je me devais de transporter mes détenus, des victimes attendaient beaucoup de moi. Des dames de 70 ans et plus, certaines au nez cassé, une à l'hôpital.

Nous étions au bureau à suivre les événements de minute en minute. Mes hommes lorgnaient dans ma direction. Nick, mon partenaire, fit un sourire triste. Il comprenait mon déchirement. Nous étions à 15 minutes de l'endroit et avec ma conduite, sûrement à moins de sept minutes. Mais je savais qu'il y avait plus d'hommes que nécessaire sur les lieux. Nous aurions juste grossi le nombre de touristes.

Nick s'approcha de moi et me glissa à l'oreille:

- Aussi bien que nous n'y allions pas. Comme je te connais, tu serais déjà à l'intérieur et si ça se trouve, avec l'allure que tu as, tu te ferais tirer dessus par d'autres flics.

Nick avait raison. J'aurais foncé sans écouter les consignes. Je déteste les consignes. Bon, il me fallait faire quelque chose.

Je ramassai le groupe pour leur expliquer pourquoi nous n'irions pas, tout le monde avait compris. Nous avions un travail à faire et nous allions le faire, car il était important. Nous avons alors suivi la marche chaotique des événements, au cas où ils auraient besoin de renforts. Les mauvaises nouvelles se succédaient. Un de nos officiers sur les lieux se rendait compte que sa fille faisait partie des victimes. Il n'y a pas de mots pouvant décrire ça. Des policiers criaient dans les walkies-talkies... Un autre ici, deux autres là... Ça durera jusqu'à tard dans la nuit.

C'est un peu avec la mort dans l'âme, et dans le cœur que nous terminerons le travail au petit matin.

Nous n'avions pas été à la Poly, mais une dizaine de dames âgées étaient heureuses du travail accompli. Nous avions le décompte des morts et tous les membres du groupe se sentaient concernés. Nous n'aurions rien changé, peut être aurions nous été juste plus traumatisés, je ne le sais pas. Quelques fois, les morts violentes que j'ai vécues viennent me hanter. Celles-ci me hantent parce que je n'y suis pas allé. C'est comme ça... Juste comme ça.

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