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L'histoire des Noirs, le racisme et la toponymie des lieux au Québec

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Le 25 septembre dernier, la Commission de toponymie du Québec annonçait que l'usage des termes «nigger» et «nègre» dans le nom de onze sites naturels du Québec était «péjoratif» et devait être désofficialisé.

Là-dessus, nous sommes en parfait accord avec la Commission, comme le sont sans doute les 2 000 signataires de la pétition qui circule depuis août et qui exigent ces changements de noms. Ce qui fait toutefois défaut dans l'annonce de la Commission est un langage clair à propos du rôle de premier plan que doivent jouer dans ce processus officiel de changement de noms les chercheurs, intellectuels et organisateurs communautaires noirs du Québec.

La phrase qui clôt le communiqué de la Commission, où il est suggéré que la contribution de l'entièreté de la communauté québécoise doive être reflétée dans la dénomination des lieux, nous parait inquiétante, compte tenu de l'invisibilité persistance des Québécois noirs au sein du corpus académique et historique enseigné dans les écoles et universités de la province.

L'histoire de cette absence a pour effet que seule une poignée de chercheurs issus des communautés noires ont une expertise suffisamment approfondie de l'histoire et des cultures noires au Québec. Ainsi, c'est une chose que de vouloir vanter la notion d'égalité en démontrant un désir d'insérer et d'accepter les personnes noires au sein du groupe hégémonique. C'en est une autre d'être capable de prendre acte de la position historique particulière des personnes noires au sein et/ou en marge du soi-disant «ensemble de la société québécoise» qu'imagine ici la Commission.

Permettez-nous de faire un pas en arrière vers une histoire parallèle. En avril 1969, des fusils font leur apparition sur le campus de l'Université Cornell, dans l'État de New York - une école appartenant au réseau des collèges d'élite («Ivy League Schools») de la Nouvelle-Angleterre. Ce n'est la police du campus qui amène les armes, mais bien plutôt un groupe d'étudiants noirs cherchant à occuper et sécuriser Willard Straight Hall. Il s'agit du premier siège armé sur un campus américain et l'aboutissement des luttes menées par des étudiants qui exigent une plus grande visibilité des personnes noires dans le corpus universitaire.

On demande des investissements pour le développement d'une majeure en «Black studies» et la création d'un nouveau département d'études noires qui détiendrait un contrôle indépendant de ses propres conditions de diplomation, et ce, sous la gouverne d'un directeur de département qui ne soit pas qu'une potiche offrant à l'université un capital symbolique et multiculturaliste de «diversité». L'Africana Studies and Research Center (ASRC), sous la gouverne du Dr James Turner, est alors né en 1970 grâce à un budget provenant des coffres de l'université.

Cette année marque le 45ème anniversaire de l'ASRC à Cornell. Depuis 1970, ce sont par douzaines que d'autres universités américaines - incluant chacune des institutions du réseau des «Ivy League Schools» - ont emboîté le pas et fondé leurs propres départements de «Black studies» ou «African-American Studies». Quatorze universités américaines affichent aussi des programmes de doctorat en études afro-américaines, incluant Yale, Cornell, Harvard, Brown et l'Université de la Pennsylvanie. Ces changements sont le fruit d'efforts et de luttes menés par des étudiants noirs et leurs alliés qui, à travers les années 1970 et 1980, ont exigé un corpus et des programmes d'études qui reflètent leurs intérêts académiques, mais aussi leurs attachements culturels particuliers.

En 2015 au Québec, dans une province détenant la deuxième plus importante population de descendance africaine au pays, mais aussi la population noire la plus diversifiée au Canada, nous nous retrouvons toujours dans une situation où aucune université ne présente de manière distincte et permanente au sein de ses programmes une majeure, voire même un cours permanent en étude afro-américaine ou afro-canadienne.

À Montréal, l'étude formelle de la contribution historique et culturelle inestimable des personnes noires mises en esclavage au Canada et en Nouvelle-France, de la migration massive des fugitifs en provenance des États-Unis au 19ème siècle, de même que celle des Québécois d'origine haïtienne, franco-africaine ou anglo-caribéenne, brillent toujours par son absence dans nos salles de cours universitaires et dans nos écoles publiques.

L'Université McGill a historiquement étouffé chaque initiative étudiante visant à proposer et institutionnaliser les études afro-canadiennes au sein de ses programmes, incluant une proposition détaillée dans un rapport de 33 pages, produit en 2000, au terme de trois ans de recherche par les Québécois noirs Peter Flegel et Hirut Eyob. Malgré de rigoureuses démonstrations de faisabilité et des projections financières favorables sur 10 ans, McGill a encore une fois statuée que ce type d'entreprise intellectuelle ne convenait pas à ses intérêts.

Dernièrement, lors de son passage à l'émission Daybreak sur CBC Radio 1, M. Pierre Leblanc, porte-parole official de la Commission de toponymie du Québec, adopta une similaire rhétorique d'évitement. À propos de la décision de la Commission de se débarrasser des mots «nègres» et «nigger», il évoqua, comme il est d'usage, la comparaison entre le Québec et les États-Unis. Il insista alors à l'effet que certains sites américains portent toujours le mot «nigger» dans leur appellation officielle, tout en suggérant que l'usage québécois du terme français «nègre» était somme toute moins pire ou plus acceptable.

Une comparaison plus juste avec le voisin américain révèlerait plutôt l'échec individuel, systémique et grossier de la province de Québec à investir de manière formelle dans ses institutions d'éducation publique afin de créer un espace pour l'étude de l'histoire des personnes noires du Québec, de leur riche contribution à la modernité québécoise et de leurs luttes spécifiques (au passé comme au présent). À ce chapitre, le Québec fait mauvaise figure et affiche plus de 50 ans de retard sur les États-Unis.

Ce type de discours d'évitement est assez typique de l'inconfort bien senti qui règne au sein de la majorité blanche et francophone du Québec devant toute conversation sérieuse à propos de la race et du privilège blanc. On dresse avec facilité l'épouvantail du multiculturalisme anglo-canadien comme menace à l'unité et aux «valeurs québécoises», sans rendre compte du fait que l'unité sociale que l'on perçoit ici comme étant menacée n'ait jamais existée et relève plutôt du mythe.

En d'autres termes, l'unité du «tous égaux» que l'on croit compromise par le maintien des particularités (par exemple celles qui structureraient un cursus en études noires) exige elle-même que l'on sacrifie la différence au nom de «l'égalité» et de «l'unité». En somme, ce n'est qu'au nom d'une certaine violence et de certains modes d'exclusion que le principe d'unité du tous ensemble, ici ou ailleurs, continue d'être imaginée et policée. C'est pourquoi la récente déclaration de la Commission de toponymie du Québec, célébrant avec bienveillance l'expérience historique des personnes noires en la rendant tributaire de «l'ensemble de la société québécoise», inquiète.

Elle reproduit, en somme, le même type d'avalement en assumant qu'égalité et unité soient nécessairement synonymes.

Malheureusement, les membres du groupe dominant au Québec ont trop longtemps cherché réconfort dans leur propre histoire de victimisation - par exemple dans le mythe des Canadiens français en tant que «nègres blancs d'Amérique» ou en tant qu'Autochtones métissés - afin de se donner une espèce d'immunité morale leur permettant de s'extraire de toute conversation à propos de la race et du colonialisme.

En d'autres termes, on s'approprie et se fait constamment ventriloque de l'expérience historique des autres afin de la dresser comme mirroir narcissique pour exprimer les inquiétudes du groupe hégémonique. Comprendra-t-on alors mieux notre insistance (clairement détaillée dans la pétition) afin que soit privilégiée l'expertise des intellectuels et activistes communautaires noirs dans le processus de recherche et de consultation visant à renommer ces onze sites naturels au nom de l'histoire des personnes noires du Québec?

Cette exigence est d'autant plus criante compte tenu du fait que le Québec compte malgré tout un groupe exceptionnel de chercheurs et d'experts noirs singulièrement habilités à entreprendre de manière véritablement commémorative un tel processus. Par opposition, tous les membres de la Commission de toponymie sont Blancs et le seul historien figurant sur sa liste de membres ne détient pas de formation en histoire des Noirs. Ignorer cette réalité, passer outre la véritable expertise disponible au Québec et se faire encore une fois les ventriloques de l'histoire des Noirs (mais sans eux) constitueraient des offenses criantes et viendraient reconduire dans le présent la violence exercée par l'usage des termes esclavagistes que l'on cherche ici à remplacer.

Ce débat autour des noms de lieux et de l'acte de commémoration constitue une opportunité unique d'exiger un investissement institutionnel pour l'étude et l'enseignement de l'histoire et de la culture noires dans les universités et écoles québécoises. Le célèbre historien Ira Berlin soutient depuis longtemps que l'histoire n'est jamais à propos du passé, mais bien plutôt à propos des arguments que nous tenons à propos du passé. L'histoire, insiste-t-il, est toujours à propos de nous, de notre présent, de nos problèmes aujourd'hui.

L'absence d'intérêt institutionnel et formel en éducation publique pour l'histoire et la vie des Noirs au Québec en dit long sur la relation qu'entretient cette province avec ses populations noires. Nous sommes donc à un carrefour historique, alors que des décisions cruciales doivent et peuvent être prises afin d'aiguiller différemment cette relation.

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