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29/01/2018 08:56 EST | Actualisé 29/01/2018 11:06 EST

Dans ce quartier pauvre d’Orlando, le seul fait de respirer pose un risque

Ils respirent la suie et les vapeurs nocives des autoroutes encombrées de voitures qui encerclent leur communauté historiquement noire.

Chris McGonigal/HuffPost

Orlando, Floride ― Durant les 15 années où elle a vécu à Griffin Park, Jacqueline Young n'a cessé de s'inquiéter de la qualité de l'air.

Lors des pics de pollution, elle souffrait de maux de gorge, tandis que sa petite fille souffrait de crises d'asthme. À titre de brigadière scolaire, elle avait remarqué que plusieurs enfants portaient des masques sur le chemin de l'école.

La qualité de l'air n'était guère meilleure dans son logement. Un vieux climatiseur régurgitait de la poussière et la contraignait à garder les fenêtres ouvertes, même à l'heure de pointe. La suie et les autres particules flottaient dans l'air et se déposaient partout, « comme s'il neigeait de la poussière », affirme-t-elle. « On ne pouvait jamais arrêter de penser à ce qu'on respirait. »

Jacqueline Young a déménagé l'an dernier. On peut la considérer comme une réfugiée environnementale à part entière.

Griffin Park est un complexe fédéral d'habitations à loyer modique enclavé entre deux autoroutes où passent les centaines de milliers de véhicules qui entrent et sortent d'Orlando chaque jour. Presque tous les arbres qui auraient pu faire obstacle au bruit et aux gaz d'échappement y ont été coupés. Du haut des airs, l'on aperçoit des rangées d'immeubles cernés par un véritable nœud de bretelles et d'échangeurs.

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La pollution de l'air à Griffin Park et dans le quartier défavorisé de Parramore est une forme de violence raciale diffuse que les Américains ont tendance à ignorer. Mais cette violence est aussi délibérée que les agressions raciales plus évidentes. La situation actuelle est la conséquence de choix politiques effectués durant plus d'un siècle.

La pollution de l'air a globalement diminué depuis l'adoption du Clean Air Act en 1970, mais elle cause encore 200 000 décès par année aux États-Unis. Les personnes les plus à risque sont les hommes, les personnes défavorisées et les Afro-Américains. Selon une étude de l'université Harvard publiée l'an dernier, les Afro-Américains sont trois fois plus susceptibles de mourir de l'exposition aux polluants atmosphériques.

Cette étude constate que la plupart de ces décès pourraient être évités si les normes fédérales de qualité de l'air étaient resserrées. La réduction du seuil de particules fines d'un seul microgramme par mètre cube d'air sauverait la vie d'environ 12 000 personnes par année, affirment les chercheurs.

Au lieu de serrer la vis, l'administration Trump s'apprête toutefois à abroger un certain nombre de règlements. Elle a même proposé de réduire du tiers le budget de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA). Selon l'Environmental Integrity Project, les sanctions civiles à l'encontre des pollueurs ont rapporté 60 % moins d'argent en date du 31 juillet 2017, par rapport aux trois administrations précédentes sur une durée de temps équivalente.

En vidéo (en anglais):

« Ils ne tiennent pas compte de la science », affirme Francesca Dominici, biostatisticienne à l'école de santé publique T.H. Chan de l'université Harvard, en faisant allusion aux membres de l'administration Trump. « Ils vont dans la direction opposée. »

L'étude d'Harvard n'a pas examiné pourquoi les personnes de couleur sont plus vulnérables aux particules fines. Mais à titre de responsable scientifique, Dominici évoque l'accès limité aux soins de santé et la prévalence de maladies pouvant avoir un effet cumulatif et augmenter le taux de mortalité.

Il reste que le principal coupable n'est pas difficile à identifier. L'an dernier, une étude financée par le gouvernement fédéral a constaté que les personnes de couleur sont davantage exposées à la pollution due aux transports. Sans se pencher sur les causes sous-jacentes, sa directrice souligne que les quartiers afro-américains défavorisés sont plus susceptibles d'être situés à proximité des autoroutes.

Or, la persistance de la ségrégation raciale est due aux politiques de zonage et à la construction d'autoroutes qui ont transformé les limites raciales d'autrefois en véritables murs de béton. Les conséquences de cette forme d'urbanisme ne sont pas le fruit du hasard. Comme l'a affirmé le lobbyiste Alfred Johnson, les élus municipaux des années 1950 considéraient le réseau d'autoroutes inter-États comme une opportunité d'éradiquer les nigger towns.

Chris McGonigal/HuffPost
Backyards in the Griffin Park housing project look directly out at a highway.

Fondée dans les années 1880, Parramore a jadis été une communauté de classe moyenne où les Afro-Américains possédaient leurs propres maisons ainsi que de nombreuses entreprises, écoles, églises et hôtels. Parramore a été prospère jusqu'au milieu du 20e siècle, même si les personnes de couleur étaient violemment exclues du pouvoir politique à Orlando et ailleurs aux États-Unis.

Durant la Reconstruction qui a succédé à la guerre de Sécession, les réseaux de chemins de fer nationaux ont été implantés dans le but exprès d'isoler certains quartiers. C'est ainsi qu'Orlando a été séparée entre un côté ouest majoritairement noir (qui inclut Parramore) et un corridor est majoritairement blanc.

En 1938, les autorités municipales ont fait démolir une partie de Jonestown (le premier quartier noir d'Orlando) afin de reloger ses résidents dans le complexe de Griffin Park. Une vingtaine d'années plus tard, l'Interstate 4 a été construite le long du tracé de l'ancien chemin de fer, ce qui a aggravé l'isolement de Parramore et exposé la population de ce quartier à des degrés de pollution encore plus élevés. Aujourd'hui, l'Interstate 4, la route 408 et leurs nombreuses bretelles d'accès forment ce que Robert Cassanello appelle un « ovale de pollution ».

« Tous les plans de développement et de revitalisation d'Orlando ont été réalisés au détriment de sa population afro-américaine », explique le professeur d'histoire de l'université de Floride centrale.

À Parramore, le taux de pauvreté infantile atteint 73 %, tandis que le revenu annuel médian se situe à 13 613 $. Le quartier est défiguré par plusieurs terrains vagues, et la plupart des logements sont considérés comme inférieurs aux normes actuelles en vertu de l'évaluation municipale.

Chris McGonigal/HuffPost
Marita Wilson, who is often troubled by asthma, walks to her home in Griffin Park.

« Si j'avais de l'argent, je vivrais ailleurs », affirme Marita Wilson, une résidente de Griffin Park dont l'appartement est recouvert d'une fine couche de particules chaque matin. Âgée de 70 ans, Mme Wilson souffre d'asthme et d'allergies sévères et croit que ses problèmes de santé sont exacerbés par les gaz d'échappement émis à quelques dizaines de mètres de ses fenêtres.

Les résidents de Griffin Park et de Parramore affirment avoir tenté en vain de convaincre les élus municipaux de s'attaquer à la pollution de l'air et aux autres problèmes sanitaires du secteur.

Pour leur part, les autorités municipales affirment qu'une évaluation globale de la santé des résidents sera effectuée au cours des cinq prochaines années dans le cadre d'un vaste plan d'embellissement du secteur. Elles espèrent transformer Parramore en l'un des quartiers les plus sains d'Orlando, en y construisant notamment un marché fermier, des jardins communautaires et une piste cyclable.

Courtesy Jacqueline Young
Dust emitted from the air-conditioning unit in Jacqueline Young's apartment in Griffin Park.

Toutefois, le département des transports de l'État de Floride procède actuellement à la réfection de l'Interstate 4 et de ses bretelles, qui seront légèrement rapprochées des immeubles. Griffin Park aura beau être désenclavé, les retombées de particules sur ce complexe d'habitation ne sont pas près de se résorber.

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