DIVERTISSEMENT

Samuele va où elle veut et dit ce qu’elle veut

Son premier opus pourrait valoir à la musicienne engagée le convoité trophée de la Révélation de l’année à la grand-messe de l’ADISQ.

29/10/2017 16:10 EDT | Actualisé 29/10/2017 22:44 EDT

Samuele ne semblait pas nécessairement à l'aise comme un poisson dans l'eau sur le tapis rouge du Premier Gala de l'ADISQ, jeudi dernier, et elle l'avouait sans ambages. Mais son allergie aux mondanités n'a d'égal que sa volonté d'avancer et, ce faisant, de repousser et transcender les barrières. Questionnez-la sur les causes qui lui tiennent à cœur, causez-lui égalité, diversité et justice sociale, et vous verrez s'exprimer toute sa fronde et son caractère.

C'est d'ailleurs ce que la jeune auteure-compositrice-interprète clame haut et fort dans le titre de son très solide premier opus, Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, lancé en avril dernier. Cette première collection originale s'est inclinée devant celle de Klô Pelgag, L'Étoile Thoracique, dans la catégorie Album de l'année – Alternatif au Premier Gala, mais pourrait valoir à Samuele le convoité trophée de la Révélation de l'année à la grand-messe de l'ADISQ, ce soir.

La compétition est féroce avec, côtoyant son nom, les Émile Bilodeau, Saratoga, Alexe Gaudreault et autres KNLO qui ont aussi émergé dans la dernière année, mais l'industrie et le public ont néanmoins fait les yeux doux à Samuele depuis sa victoire au Festival international de la chanson de Granby, en 2016.

Depuis, elle s'est offert la scène principale des FrancoFolies au début de l'été, et son spectacle avec Julie Aubé (des Hay Babies, qui proposait récemment un premier effort solo), à la Sala Rossa, le 8 novembre, est l'un des gros morceaux de la programmation de Coup de cœur francophone. D'ailleurs, on a là une preuve du souci de l'autre de Samuele : cette prestation sera traduite en temps réel en langue des signes québécoise (LSQ) sur scène, au bénéfice des malentendants. Ses yeux brillent lorsqu'elle en parle.

Sa propre identité

Auparavant, elle était passée par les Francouvertes en 2015, où elle avait dévoilé une dizaine de pièces gravées sur Z'Album, une première carte de visite. Car il y a fort longtemps, depuis l'adolescence en fait, que Samuele transpose ses états d'âme en musique. Pour créer, elle s'isole dans le bois, loin du tapage médiatique qui vrombit beaucoup autour d'elle depuis sa victoire à Granby et qui, avoue-t-elle, même s'il lui plait, la déconcentre parfois de son objectif premier, la chanson.

Avec Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, la jeune trentenaire a l'impression d'avoir trouvé le son qui lui convient et la définit bien, qu'elle juge «entre deux mondes».

«Sur une scène underground, je trouve que j'ai un son trop commercial, mais je ne suis pas complètement commerciale non plus, explique celle qui gratte guitare et ukulélé. Il a fallu que je fasse la paix avec ça. Je ne trouvais pas ça cool, d'avoir des refrains catchy. Mais c'est la musique qui sort de moi, que j'ai envie de faire. J'ai arrêté de me poser des questions et je l'ai seulement fait, et je pense que ça reflète qui je suis.»

La réception qui a suivi la sortie de ce projet aux multiples directions musicales – elle se fait parfois pop, folk, rock et même souvent blues —, a été «au-delà de [ses] attentes», s'enorgueillit-elle sans prétention. Son premier extrait, La sortie, a entre autres beaucoup joué à la radio.

«C'est quand même très accessible, mais on tire toujours un peu vers la gauche. Je ne me suis pas demandé comment ç'allait être reçu quand je l'ai fait. J'ai reçu des témoignages vraiment le fun, très larges, de gens avec plein de backgrounds différents.»

Artistiquement, Samuele considère s'être affranchie du parcours de son père, le regretté Gaston Mandeville. Ce n'est d'ailleurs pas tout le monde qui sait qu'elle est la fille de la voix du Vieux du bas du fleuve. Son spectacle aux FrancoFolies a eu lieu le 16 juin, date du 20e anniversaire du décès de son papa.

«Je suis arrivée au point où personne ne fait d'ombre à personne, jauge-t-elle. J'ai ma propre identité, et je suis vraiment fière de ce que mon père a fait. Il est encore là, en quelque part. Son énergie m'habite encore, et les gens qui l'ont rencontré me parlent de lui.»

ADN militant

Déterminée, qu'on disait. La plume revendicatrice, mais jamais agressive de Samuele aborde universellement des thèmes qui prennent racine dans ses propres préoccupations. Elle jase d'amour, mais pas de celui avec un «grand A» ou de celui qui existe encore. Maman d'un garçon d'une dizaine d'années, elle trace une distinction très nette entre l'artiste et la mère en elle, laquelle ne l'inspire pas tellement à l'écriture de textes.

Dans La révolte, écrite pendant la grève étudiante de 2012, elle martèle ce besoin de se battre pour ce qu'elle estime juste et important.

«J'ai toujours été militante, expose Samuele. Pour moi, la prise de parole, c'est quotidien. Depuis l'adolescence. Mes premières prises de conscience, c'était par rapport aux dynamiques économiques Nord-Sud. Je me suis rendu compte qu'il y avait une oppression, que notre mode de vie et notre confort dépendaient de l'oppression que d'autres vivaient, et ça m'enrageait énormément. J'ai eu besoin de poser des actions pour changer les choses depuis que je suis gamine. C'a toujours été dans mon ADN de faire ça.»

Elle s'autoproclame féministe en tout temps. Ça s'entend dans La sortie, mais aussi dans Égalité de papier, un échantillon de spoken word pour le moins percutant qui ouvre Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent. Ce n'est pas un hasard. Dans cette réflexion rédigée il y a cinq ans, avant que le féminisme ne redevienne un enjeu débattu sur nos tribunes, Samuele exprime brillamment, dans des mots coup-de-poing, les murs auxquels se butent les femmes, encore aujourd'hui.

«J'ai choisi de l'inclure parce que c'est ce qui déclenche le plus de conversations. Et je trouve que c'est important, en tant qu'artiste, d'aborder des sujets qui vont créer des conversations. J'ai l'ai mise en premier sur le disque parce que ça donne le ton, mais aussi parce que je trouve qu'une track parlée au milieu d'un album, ça casse un peu la groove

«J'ai rencontré des féministes radicales quand j'avais 17 ans, et j'ai vu la lumière, continue Samuele. Ce sont des choses auxquelles je réfléchis depuis, auxquelles je réfléchis tout le temps. Et ma pensée évolue. Si j'écrivais Égalité de papier aujourd'hui, je ne l'écrirais pas de la même façon qu'il y a cinq ans, même si le texte a encore de la valeur».

Changer les mœurs

Sexisme, racisme, homophobie : les observations de Samuele sont judicieuses. On gagne à l'écouter. Au début juin dernier, une pléiade de musiciennes se réunissaient et signaient une lettre ouverte dénonçant le sexisme dans les coulisses de l'industrie de la musique.

Samuele a participé aux discussions qui ont mené à la médiatisée missive, mais n'y a pas apposé son nom, soucieuse qu'elle aurait été d'apporter des solutions aux problèmes soulevés. Et d'y inclure les notions de réalités raciales et de diversité sexuelle, aussi. Car elle l'affirme haut et fort et en devient intarissable, ces problèmes sont bel et bien présents, «dans la société québécoise en général et dans l'industrie en particulier».

«Il y a un phénomène qui existe : on apprend que les choses sont bien ou mal, détaille Samuele. On nous apprend qu'être raciste et sexiste, c'est mal, et que, quand on est une personne bien, on n'est ni sexiste, ni raciste. Parce que les gens ont de bonnes intentions, ils ne réalisent pas. Moi, c'est ce dont j'ai envie de parler : tu peux être une bonne personne et contribuer aux problèmes de racisme et de sexisme. C'est important de remettre ces choses-là en question, parce que c'est tellement imbriqué! Quand on y pense, historiquement, c'était hier que les femmes ne pouvaient pas avoir de compte en banque, sans l'autorisation de leur mari. Dans l'inconscient collectif, c'est encore très, très ancré. Même avec les meilleures intentions, même si on en prend conscience, les gens ont quand même des comportements problématiques. Et le problème vient du fait que, quand on signale à une personne ces comportements problématiques, celle-ci ne s'arrête qu'au fait qu'elle avait de bonnes intentions, et le travail de fond ne se fait pas toujours. C'est là qu'on est rendus, à se dire que les bonnes intentions, ce n'est pas assez. Le problème est systémique, et si on veut faire des changements, ils doivent être radicaux. Pas extrémistes ; radicaux. Aller à la racine du problème. Comprendre que le racisme et le sexisme font partie du système.»

Elle se dit néanmoins optimiste, contente qu'un dialogue social ait été ouvert sur ces cruciales questions. Rome ne s'est pas bâtie en un jour.

«Le changement existe, il est déjà en branle. Mais changer les mœurs, c'est quelque chose qui est très, très long. Que la conversation ait lieu, c'est déjà un premier changement.»

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Tapis rouge du Premier Gala de l’ADISQ