POLITIQUE

Pas encore pompé, le pétrole québécois déjà dans des barils étrangers?

19/05/2014 10:50 EDT | Actualisé 21/05/2014 04:23 EDT
Pétrolia

« Le pétrole d'ici. Par des gens d'ici. Pour ici. » Le slogan de Pétrolia se veut simple et noble: l'or noir de la province, assure-t-on, profitera aux Québécois, de son extraction à sa consommation. Pourtant, rien n'est moins évident que l'identité locale de la première compagnie pétrolière du Québec qui a déjà conclu de nombreux partenariats avec des groupes français, dont certains à la réputation douteuse, et a désormais pour PDG un homme d'affaires albertain.

La première société pétrolière québécoise, qui possède 71% des gisements de la province, a été fondée en 2002 par André Proulx, ancien ingénieur minier, via la fusion-acquisition de Ressources Appalaches (qui exploite une mine d’or en Nouvelle-Écosse) et Puma Exploration, spécialisée dans la recherche de nouvelles mines au Canada. Rapidement, l’entreprise lève des centaines de milliers de dollars auprès d’un important fonds d’investissement basé à Londres, New York et Toronto.

En 2008, Pétrolia décroche le pactole en faisant l'acquisition, discrètement, des droits d'exploration dans l'île d'Anticosti, joyau du Saint-Laurent peuplé de 200 habitants et de 1000 fois de plus de cerfs où les plus grosses compagnies pétrolières ont mené des recherches depuis les années 1960, en vain.

En août 2012, Pétrolia effectue ses premiers forages d'exploration et début janvier 2013, elle annonce jusqu'à 40 milliards de barils d'un pétrole non conventionnel qui nécessite une fracturation de la roche-mère où l'hydrocarbure est emprisonné. Mais l’entreprise a besoin de beaucoup plus de financement pour passer à la prochaine étape et ce n’est pas simple: « Le Québec ressemble à un pays africain, avec tous ces risques et instabilités politiques. Les investisseurs ont peur qu’il se passe la même chose qu’avec les gaz de schiste », confie André Proulx à l’été 2013.

Alors que sa société est toujours plus au-devant de l'actualité, notamment en venant d'annoncer son intention de recourir à la fracturation par gaz naturel, le PDG et fondateur est soudainement congédié en septembre par le conseil d'administration qui le remplace sine die par Myron Tétreault, un homme d'affaires albertain ayant fait carrière dans la finance.

Les paroles de M. Proulx, qui assuraient quelques jours plus tôt, que tant et aussi longtemps qu'il serait en vie, Pétrolia resterait québécois, n'ont jamais semblé aussi loin. « Je mettrai ma tête! » Il voulait faire de Pétrolia l'équivalent d'Hydro-Québec ou de Bombardier, pour le pétrole québécois — et qui sait, le gaz naturel— tout en reconnaissant, presque prophétique à son propos, que « le chemin sera périlleux ».

Force est de constater, que depuis le début, la société n'a eu de cesse d'ouvrir son capital à des intérêts non québécois —parfois opaques — pour mener de l'avant ses projets.

Pilatus

Le partenaire le plus opaque de Pétrolia est sans doute le mystérieux fonds suisse Pilatus.

Entré dans le capital de Pétrolia en 2008, comme actionnaire majoritaire, Pilatus était codirigé par l'ex-PDG d'Elf-Aquitaine Loïk Le Floch-Prigent et l'homme d'affaires émirati Abbas Ibrahim Al Youssef (les deux hommes sont aujourd'hui en bisbille).

Elf-Aquitaine est l'ancien géant français du pétrole qui s'est trouvé au coeur d'un retentissant scandale politico-judiciaire dans les années 1990 en raison des détournements de fonds, soutiens occultes à des partis politiques français et trafics d’influence en tout genre en Afrique menés par ses dirigeants. Cette affaire a mis en lumière le pillage des ressources naturelles africaines par certains groupes français, avec le soutien de dirigeants politiques hexagonaux et africains, ce système qu'on a résumé sous le nom de Françafrique.

Lorsque Le Floch-Prigent dirigeait Elf, Paul Desmarais de Power Corporation siégeait sur son CA. Contrairement à des rumeurs tenaces, Power Corporation dément fermement tout lien avec Pilatus. « Ni Power, ni la famille Desmarais ne détiennent, ou n’ont détenu, quelconque participation dans le fonds Pilatus ou dans quelconque véhicule dans lequel M. Loïk le Floch-Prigent serait impliqué », selon le vice-président du géant financier canadien, Stéphane Lemay.

Surtout présent en Afrique et au Moyen-Orient, Pilatus souhaitait acquérir Pétrolia et avait commencé par investir dans le champ gazier Bourque qui recèle plus 28 milliards de mètres cubes de gaz naturel au centre de la Gaspésie. Pilatus s'était engagé auprès de Pétrolia à investir 20 millions de dollars dans le projet gazier pour lequel il ne versera finalement que trois à cinq millions, en plus de prendre des parts dans la société, selon l'ex-PDG de Pétrolia André Proulx.

Ce dernier affirmait en 2013 que Pilatus avait revendu ses parts "deux ou trois ans" auparavant, bien que des documents boursiers indiquaient alors que Pilatus possédait toujours 6,3% du capital.

Depuis 2009 Pilatus n’est plus enregistré au Canada et les mystérieux investisseurs suisses « ont cessé de rapporter leur nombre de titres et ils n’ont plus à le faire », souligne Myron Tétreault, nouveau patron de Pétrolia. « Il est donc impossible d’affirmer le nombre de titres ou de pourcentage de détention qu’ils ont », ajoute-t-il, affirmant qu’ils ont quitté le conseil d’administration du groupe pétrolier québécois en 2011.

Maurel & Prom

Si Pilatus semble bien avoir tourné la page, il a été rapidement remplacé par un autre gros investisseur venu de France: le groupe Maurel & Prom de Jean-François Hénin.

Hénin est l'un des patrons les plus respectés de la bourse parisienne, où il est même surnommé le "Mozart de la finance". Dans les années 1990, la justice américaine l'a banni du pays pour avoir essayé de racheter une assurance californienne avec le Crédit Lyonnais, via un montage financier alambiqué. Cet épisode avait nui aux relations entre Paris et Washington et a valu à M. Hénin une interdiction de territoire américain de cinq ans.

Après ce scandale, il avait mis la main sur une petite société bretonne de transport maritime spécialisée dans l'import-export avec l'Afrique - comprenez, les ex-colonies françaises -, Maurel & Prom. Achetée sur le déclin, il l'a transformée en l'un des nouveaux champions français des hydrocarbures (2e groupe du pays après Total), en misant sur les milieux hostiles et le pétrole non conventionnel.

À l'été 2013, il a donc remis le pied sur le sol nord-américain: il s'est associé à Pétrolia pour l'exploration et la production à Anticosti, en plus de prendre des parts dans des projets en Alberta. « Hénin est un gars avec beaucoup d’intuition », notait alors André Proulx, selon qui la venue de ce groupe français et l’embauche de spécialistes français du pétrole sont logiques, car à Anticosti « on est dans une zone frontière du Québec, comme en Afrique ».

En février 2014, lorsque Pauline Marois a annoncé que Québec allait de l'avant dans l'exploration pétrolière à Anticosti, cela n'était que la conclusion des tractations que menait Pétrolia en coulisse depuis l'automne 2013 pour lever environ 50 millions de dollars en Europe.

Finalement, Maurel & Prom, et sa filiale québécoise, s'est engagé sur une participation de 44 millions de dollars. La société française possède désormais 22% des permis de Pétrolia dans la mythique île québécoise.

Bouygues

Ce n'est toutefois pas dans l'île du Saint-Laurent que risquent de jaillir les premières gouttes d'or noir québécois, mais en Gaspésie. Et là aussi, des intérêts français sont prépositionnés.

La famille Bouygues (un des plus grands empires du capitalisme hexagonal) possède en effet la moitié des champs pétroliers du nord de la Gaspésie, dans le projet Haldimand, Pétrolia détenant le reste. 7,7 millions de barils récupérables proches de la ville de Gaspé ont été identifiés.

La famille Bouygues, via sa société canadienne Investcan Energy, a investi 15 millions de dollars, et le groupe français fournit régulièrement du personnel spécialisé dans les forages. Ce seront ces employés qui seront à pied d'oeuvre lorsque les derniers obstacles juridiques seront levés.

Rien n'est plus normal que des sociétés juniors telles que Pétrolia recherchent le soutien de vétérans du pétrole, n'ayant ni les reins financiers assez solides ni l'expertise suffisante pour se lancer dans de tels projets.

Or les dirigeants politiques du Québec ne cessent de répéter avec conviction que l'or noir d'ici sera une production menée pour et par des intérêts locaux.

À quelques jours des dernières élections québécoises du 7 avril, la ministre sortante des Ressources naturelles, Martine Ouellet, était interrogée sur la présence marquée de Maurel & Prom dans le développement d'Anticosti, et de son dirigeant. Elle disait ignorer ses antécédents américains et d'une manière générale, ne rien savoir des liens de Pétrolia avec Pilatus ou encore avec Bouygues.

Suite à la publication de cet article, le PDG de Pétrolia Myron Tétreault a tenu à rappeler ses racines québécoises et à souligner que les travaux du projet Haldimand seraient menés par Québenergie Inc et que Pétrolia "favorise l’embauche de personnel local autant que possible". Comme mentionné mardi par le vice-président de l'entreprise, Alexandre Gagnon, Québenergie est "une filiale privée des frères Bouygues de France".

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