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16/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 16/03/2018 09:51 EDT

Élections québécoises, leçon américaine?

Bien que François Legault ne soit évidemment pas Donald Trump, il a bien compris qu’un certain discours populiste est payant.

AFP/Getty Images
les récits de Trump sont changeants, démagogiques, racistes, xénophobes, misogynes, violents, incohérents et absurdes, mais il faut convenir que c’était peut-être les seuls sur la table. 

Nous sommes à six mois des prochaines élections. Après près de 15 ans de pouvoir des libéraux, les sondages semblent montrer que la CAQ se maintient en tête du peloton pour remporter la majorité des suffrages dans ce qui sera la première élection à date fixe de l'histoire du Québec. Comment expliquer qu'après un si long règne de politique néolibérale allant de la réingénierie de Charest à l'austérité de Couillard, un parti comme la CAQ, aussi ouvertement à droite sur le plan économique et plutôt populiste sur les questions sociétales, soit si populaires auprès de l'électorat? Un petit retour sur certaines logiques néolibérales et sur le populisme à la Trump pourrait nous indiquer quelques pistes d'explication.

Depuis Reagan, la privatisation dans le domaine économique est, comme chacun le sait, l'un des dogmes centraux de la pensée néolibérale. Mais on a tendance à oublier que le néolibéralisme est aussi une redoutable machine à privatiser le politique. Une gigantesque opération de nettoyage du logos collectif, c'est-à-dire de la parole inhérente aux débats qui permet la Cité et le vivre ensemble.

Dans 1984, Orwell fait de la « novlangue » un instrument de contrôle de la pensée.

Les néolibéraux n'ont pas eu cette visée ou cette prétention, mais ils ont tout de même réussi à recadrer le champ sémantique du débat politique pour l'enfermer dans un mode managérial et technocratique. La novlangue néolibérale est une véritable révolution culturelle qui propose une réinterprétation de notre rapport au monde dans lequel le politique doit s'effacer pour laisser place à la « gouvernance »; lieu d'efficacité, de rendement, d'efficience et de reddition de compte et où l'on gère le collectif dans un étroit présent tout en neutralisant le caractère potentiellement subversif de la parole publique. Dans cet espace, l'État protège le marché de la société et non l'inverse. Le retournement est spectaculaire et va même jusqu'à faire du « sujet pensant » un objet, c'est-à-dire une « ressource humaine » (les travailleurs) et du « marché », un « sujet quasi humain » qui a des humeurs : c'est connu les marchés sont inquiets, frileux, nerveux, instables... C'est le mantra quotidien des Macron, Trudeau, Couillard et autres.

Sur le plan économique, particulièrement aux États-Unis, le modèle connaît d'énormes ratés : exclusion, paupérisation, effritement de la classe moyenne, expansion des inégalités... Travailleurs et travailleuses de l'acier au chômage, employés du secteur commercial sans fond de retraite ni assurance, cols bleus victimes des « subprimes » et délestés de leur patrimoine, étudiantes et étudiants surendettés, quartiers postindustriels délaissés, etc.

Mais les causes de l'échec du néolibéralisme et de la gouvernance, peut-être les plus criants d'actualité depuis l'élection de Donald Trump, s'expliquent aussi par leur incapacité à promouvoir des « histoires communes » qui permettent aux hommes de trouver un sens à leur existence, leur communauté, leur quartier, leur ville et leur village. Autrement dit, le politique devrait produire du récit et la parole publique devrait permettre non seulement de gérer le présent, mais d'inventer et d'interpréter le monde, bref de donner une place aux individus dans la Cité. Étouffer cette dynamique n'est pas sans danger. Si le récit politique affaibli et détourné ne propose plus de sens, l'individu renvoyé « chez lui » cherchera à combler le vide en s'accrochant aux signifiants qu'on lui propose.

Si le récit politique affaibli et détourné ne propose plus de sens, l'individu renvoyé « chez lui » cherchera à combler le vide en s'accrochant aux signifiants qu'on lui propose.

Les populistes et autres démagogues ont compris ça depuis longtemps.

En novembre 2016, des Américains dépossédés économiquement, mais aussi aliénés politiquement ont voté pour un démagogue qui promettait certes de récupérer des jobs « libres échangés » aux Chinois, mais qui proposait aussi et surtout des histoires collectives (souvent fausses !). Bien sûr, les récits de Trump sont changeants, démagogiques, racistes, xénophobes, misogynes, violents, incohérents et absurdes, mais il faut convenir que c'était peut-être les seuls sur la table. Autrement dit, Trump était peut-être le seul qui s'adressait, même avec grossièreté, aux Américains. Clinton, comme bien d'autres politiciens avant elle, s'adressait à de potentiels supporteurs et supportrices électoraux, ce qui est très différent et de moins en moins payant dans un régime qui voit le processus électoral perdre sa légitimité d'année en année. Les Américains qui ont voté pour Trump ne sont pas tous des analphabètes politiques et leur colère n'est pas strictement orientée vers les élites de l'establishment (après tout Trump fait partie de l'élite et n'est pas un self-made-man). La colère est plus fondamentale et vise implicitement un retour de la conversation démocratique.

Bien que François Legault ne soit évidemment pas Donald Trump, il a bien compris qu'un certain discours populiste est payant. Au néolibéralisme des libéraux, il opposera un discours nationaliste modéré tourné vers l'aide aux familles et la classe moyenne. Comme Trump, il se fera le défenseur « du peuple » contre l'élite déconnectée.

N'en reste pas moins que même si ce discours risque de lui donner le pouvoir en octobre prochain, nous serons toujours très loin d'une véritable démarche démocratique qui laisse place à une politique du bien commun. Espérons que nous assisterons au cours des prochains mois à une véritable opposition à ce populisme.

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