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15/08/2018 09:57 EDT | Actualisé 15/08/2018 10:13 EDT

«Kanata»: le Conseil des arts du Canada et la liberté de créer et de critiquer

Le Conseil continue à s’opposer à la censure et à défendre la liberté d’expression en tant que pierre angulaire d’une société démocratique.

On n’avait jamais rien vu de tel: deux spectacles signés par le metteur en scène le plus prolifique et célébré de sa génération ont été annulés coup sur coup à l’occasion de controverses et de débats publics virulents qui occupent l’avant-scène de l’actualité au Québec.
David Leclerc
On n’avait jamais rien vu de tel: deux spectacles signés par le metteur en scène le plus prolifique et célébré de sa génération ont été annulés coup sur coup à l’occasion de controverses et de débats publics virulents qui occupent l’avant-scène de l’actualité au Québec.

On n'avait jamais rien vu de tel: deux spectacles signés par le metteur en scène le plus prolifique et célébré de sa génération ont été annulés coup sur coup à l'occasion de controverses et de débats publics virulents qui occupent l'avant-scène de l'actualité au Québec depuis plus d'un mois, en plus d'avoir des répercussions médiatiques dans plusieurs grandes capitales culturelles mondiales comme Paris, New York, Londres ou Sydney.

On assiste à une déferlante d'opinions tranchées et contradictoires formulées par des artistes, des éditorialistes, des journalistes, et par le grand public. On discourt et on écrit abondamment sur l'appropriation culturelle, le racisme systémique, la discrimination, le colonialisme, la censure, la rectitude politique, la liberté artistique, l'argent (prix des billets, subventions, coproductions et commandites) et le rôle de l'art.

Tous ces sujets complexes mériteraient évidemment un traitement nuancé qui fait appel à des considérations éthiques et à une perspective historique. Mais, à l'ère de la primauté des médias sociaux et du triomphe progressif du commentaire et de la chronique d'humeur dans les médias traditionnels, les raccourcis, les procès d'intention et les condamnations sommaires sont monnaie courante.

Pour une rare fois, c'est de l'intérieur du milieu artistique que la controverse provient.

Loin de moi l'idée de vouloir intervenir dans ces débats pour tenter de déterminer qui a raison et qui a tort. Ma fonction de dirigeant d'une grande agence de financement public des arts me l'interdit, d'autant plus que de part et d'autre de ce débat hyper polarisé, on retrouve des artistes et des compagnies qui sont financées par le Conseil des arts du Canada. En effet, pour une rare fois, c'est de l'intérieur du milieu artistique que la controverse provient.

Cependant, puisqu'on a aussi questionné publiquement le rôle du Conseil des arts du Canada dans l'attribution des subventions aux organismes et aux artistes et plus particulièrement en ce qui a trait au projet Kanata, à Ex Machina et à Robert Lepage, il m'apparait nécessaire de rappeler certains faits ainsi que leur chronologie.

Rappelons certains faits

En 2016, le Conseil soulignait le 150e anniversaire du Canada en consacrant à la création artistique près de 90% des nouveaux fonds qu'il recevait à l'occasion de la première année du doublement progressif de son budget, qui se poursuit jusqu'en 2021.

Son programme spécial Nouveau chapitre n'imposait aucun thème et était ouvert à toutes les disciplines artistiques et littéraires. Il invitait le milieu artistique à présenter des projets de création ambitieux puisque la subvention maximale de 500 000$ par projet était exceptionnelle. La demande a été phénoménale et 90% des projets n'ont pas été retenus. En tout, 201 projets se sont partagé 35 millions de dollars alors que le Conseil avait reçu 2226 demandes totalisant 441,5 millions de dollars.

C'est dans ce contexte que le Conseil a reçu le projet Kanata, qui était en développement depuis 2015 et qui proposait une «une relecture de l'histoire du Canada à travers les relations entre les Blancs et les Autochtones». Le projet a été évalué par un comité formé d'artistes professionnels en vertu des critères d'évaluation du programme, et il n'a pas été recommandé.

Ex Machina a, par la suite, demandé des explications. Dans sa rétroaction, le Conseil a souligné à la compagnie que le manque d'information dans l'énoncé du projet quant à la consultation des Autochtones ainsi qu'à leur intégration dans le processus de création avait été signalé par le comité de pairs.

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Ce n'est que l'année suivante, soit à l'automne 2017, que le Conseil a publié son énoncé sur l'appropriation culturelle autochtone. C'est un énoncé qui, je le rappelle, n'impose aucune démarche spécifique, aucun quota ou obligation, mais qui invite les artistes et les organismes qui souhaitent le soutien du Conseil à faire preuve de respect et de considération véritables à l'égard des arts et des cultures autochtones dans leur démarche de création.

La question de l'appropriation culturelle autochtone ne fait pas partie des critères d'admissibilité ou de financement du Conseil. Cependant, elle est régulièrement soulevée par les artistes eux-mêmes depuis des années et elle continue de susciter des discussions dans nos comités d'évaluation. Le Conseil n'a pas décidé unilatéralement que cet enjeu est important, il a pris acte de ce qui émanait des artistes et il continue de laisser aux pairs le soin d'évaluer les mérites et la faisabilité des projets. Si la question de l'appropriation culturelle autochtone est soulevée, les comités de pairs peuvent maintenant se référer à cet énoncé de 2017 pour éclairer leurs délibérations.

Ex Machina (Robert Lepage) reçoit des subventions de base du Conseil depuis plus de 20 ans. Ces subventions couvrent une vaste gamme de dépenses, dont le développement et la création de projets comme Kanata et SLĀV. Ex Machina a été très bien évaluée par un comité de pairs en 2017 et a reçu une subvention de base de 420 000$ en plus d'autres subventions pour les déplacements, la circulation et la tournée.

Le Conseil des arts élabore ses politiques et ses programmes et prend ses décisions de subvention libres de toute influence politique.

Rappelons que le Conseil des arts est une société d'État qui élabore ses politiques et ses programmes et prend ses décisions de subvention libres de toute ingérence ou influence politique. Nous croyons que l'évaluation par les pairs (des centaines d'artistes de partout au pays assument ce rôle chaque année) demeure la meilleure façon d'identifier l'excellence et le mérite artistiques.

Les arts suscitent parfois des débats de société et même des controverses. Le Conseil des arts suit les débats en cours sans intervenir sur le fond, mais en encourageant le dialogue et l'ouverture. Il déplore évidemment l'annulation de spectacles dont il a soutenu la création.

En tant qu'organisme de financement public des arts, le Conseil va continuer à appuyer le dialogue respectueux entre artistes et entre membres des comités de pairs au sujet des préoccupations liées à l'appropriation culturelle autochtone. Le Conseil continue également à s'opposer à la censure et à défendre la liberté d'expression – notamment le droit de créer et de critiquer – en tant que pierre angulaire d'une société démocratique.

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