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13/02/2019 06:00 EST | Actualisé 25/02/2019 10:29 EST

L'affaire SNC-Lavalin: une compagnie plus «égale» que les autres?

Nos gouvernements préfèrent maintenir un statu quo, où l'on traite toutes les compagnies de façon égale. Mais lorsqu'il s'agit d'amis du gouvernement, il y en a qui sont plus égales que les autres.

Si le Canada voulait vraiment encourager des emplois de qualité, il réduirait les subventions aux grandes entreprises et baisserait les impôts pour les sociétés — actuellement parmi les plus élevés des pays de l'OCDE — pour ainsi aider les petites et moyennes entreprises, qui sont de loin les plus importants employeurs du pays.
CP/Paul Chiasson
Si le Canada voulait vraiment encourager des emplois de qualité, il réduirait les subventions aux grandes entreprises et baisserait les impôts pour les sociétés — actuellement parmi les plus élevés des pays de l'OCDE — pour ainsi aider les petites et moyennes entreprises, qui sont de loin les plus importants employeurs du pays.

L'étroite relation entre l'État et le secteur privé n'a rien de nouveau au Canada. Mais on aurait souhaité que nos gouvernements provincial et fédéral fassent preuve de plus de discernement quant aux entreprises qu'ils choisissent d'appuyer.

On a rapporté dernièrement que le cabinet du premier ministre Trudeau aurait exercé des pressions indues sur la ministre de la Justice de l'époque, Jody Wilson-Raybould, pour qu'elle abandonne la poursuite de SNC-Lavalin, firme d'ingénierie montréalaise en difficultés légales et financières.

La compagnie fait face à un procès pour fraude et corruption concernant presque 50 M$ en pots-de-vin payés au régime de l'ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Elle est également accusée d'avoir fraudé des investisseurs libyens pour 130 M$.

Tout cela n'est pas nouveau pour SNC-Lavalin

Son ancien PDG a plaidé coupable dans une affaire de fraude de 30 M$ concernant la construction du Centre hospitalier de l'université McGill — qualifiée par la commission Charbonneau de «la plus grande fraude dans l'histoire du Canada». Mais au lieu d'aller en prison, il a eu droit à un sursis de sentence de 20 mois avec service communautaire, et une promesse de donner 200 000$ à des œuvres de bienfaisance.

Il est déjà troublant que le cabinet du premier ministre ait cherché, semble-t-il, à intervenir dans une poursuite criminelle. Il l'est davantage lorsque cette poursuite concerne une compagnie ayant la réputation de SNC-Lavalin. Même si le premier ministre Justin Trudeau prétend qu'il n'y a aucun lien, le refus de madame Wilson-Raybould de mettre fin aux procédures aurait agacé le personnel de son cabinet, et on l'a ensuite destituée de son poste de ministre de la Justice.

L'annonce aujourd'hui de la démission de madame Wilson-Raybould du cabinet du parti libéral soulève d'autant plus de questions sur la pression qui fut exercée par le premier ministre afin qu'elle intervienne dans le dossier.

Cette révélation de tentative d'influence, et la conviction de son ancien PDG arrivent au moment où le gouvernement du Québec annonce son appui à SNC-Lavalin.

Le ministre de l'Économie Pierre Fitzgibbon craignant une prise de contrôle étrangère de SNC — inconscient de l'ironie de ses propos — a souligné le désir de protéger des entreprises comme SNC, les voyant comme vitaux pour l'économie québécoise, tout en évitant de communiquer «des mauvais signaux aux marchés».

Pourtant, les «signaux» envoyés par les politiciens et les tribunaux signifient que les entreprises qui sont proches du gouvernement peuvent perdre de l'argent, être incompétentes et corrompues, et bénéficier néanmoins d'un haut degré d'impunité légale, tout en profitant de l'appui de l'État.

L'exemple le plus flagrant est peut-être la firme aérospatiale Bombardier, qui a reçu des milliards en «bien-être corporatif» à travers son histoire, et qui est considérée comme un joyau de l'économie québécoise.

Il y a quelques années, pendant qu'ils mettaient à pied des milliers d'employés — chose que ces milliards gouvernementaux étaient supposés à éviter — les dirigeants de Bombardier ont considérablement augmenté leurs traitements en reconnaissance de leur excellente performance. Les autorités canadiennes font enfin enquête sur ces pratiques.

Pour adapter une phrase du commentateur Andrew Coyne, Bombardier n'est pas dans l'industrie du transport, mais plutôt dans celle des subventions gouvernementales.

Récemment, on a aussi constaté la suspension des activités de Téo Taxi, initiative lancée par Alexandre Taillefer, un proche du parti libéral et ancien «dragon», pour faire concurrence à Uber. Cette initiative farfelue aura coûté à la province des dizaines de millions en investissements publics gaspillés.

À la suite de la disparition de Téo Taxi, le premier ministre, François Legault, a démontré son appui pour la création d'une version québécoise du géant du détail Amazon. Il semble avoir échappé au premier ministre qu'une telle aventure coûterait des milliards et serait sans doute vouée à l'échec. Doit-on présumer que, fidèle à ses intentions de protéger les entreprises québécoises, il serait là pour en assumer le coût?

Si seulement ces entreprises montraient des signes de succès! Mais, malheureusement, nos gouvernements semblent, dans plusieurs cas, choisir des perdants, vu la faillite de Téo Taxi, l'insuccès sur 12 ans du titre de SNC-Lavalin et le déclin sur 25 ans de celui de Bombardier.

Cependant, il ne faudrait pas en vouloir aux entreprises qui ont réussi à «manipuler» l'État pour payer leurs opérations. C'est innovateur, dans un certain sens. Et peu d'entrepreneurs, s'ils étaient à leur place, diraient non à l'argent.

Mais, beaucoup s'attendaient à mieux de la part de François Legault, ancien homme d'affaires qui prétendait embrasser les principes du marché libre. Et Justin Trudeau ne reprochait-il pas sans cesse aux conservateurs d'être trop près de «big business»?

Tristement, la tendance contraire semble prévaloir, peu importe le parti au pouvoir, pendant que les administrations successives ouvrent le trésor au nom du maintien des sièges sociaux et des emplois payants au Canada. C'est-à-dire, jusqu'à l'élimination de ces mêmes emplois.

Si le Canada voulait vraiment encourager des emplois de qualité, il réduirait les subventions aux grandes entreprises et baisserait les impôts pour les sociétés — actuellement parmi les plus élevés des pays de l'OCDE — pour ainsi aider les petites et moyennes entreprises, qui sont de loin les plus importants employeurs du pays.

Au contraire, nos gouvernements préfèrent maintenir le statu quo, où l'on traite toutes les compagnies de façon égale. Mais lorsqu'il s'agit d'amis du gouvernement, il y en a qui sont plus égales que les autres.

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