LES BLOGUES
14/01/2019 14:21 EST | Actualisé 14/01/2019 14:27 EST

Survivre aux camps de concentration: le devoir de mémoire

Il n'y a aucun mot pour décrire la haine qui a pu pousser les nazis à tuer des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des bébés.

ASSOCIATED PRESS
Un survivant pleure sur une plaque de métal lors des cérémonies de commémoration du 73e anniversaire de la libération de l'ancien camp de concentration nazi de Buchenwald, près de Weimar, en Allemagne.

J'avais attendu ce moment impatiemment et il était arrivé: j'allais enfin pouvoir vous rencontrer et entendre votre témoignage, vous qui avez survécu aux camps de concentration et qui, à 93 ans, êtes venue raconter votre histoire aux élèves du collège dans lequel je travaille.

Je n'ai pas pu assister au début de votre intervention, car j'étais en classe auprès des élèves que j'accompagne, mais pendant une heure, j'ai pu vous entendre nous raconter avec simplicité, vivacité et humour même, votre fuite de Paris avec votre famille en juillet 1942 vers la zone libre. Vous avez évoqué votre vie à Avignon où vous aviez trouvé refuge, et ce jour où vous travailliez sur le marché avec votre soeur et votre mère qui vous recommandèrent de rentrer déjeuner chez vous, l'arrivée à votre domicile, et là, votre arrestation avec votre père et votre petit frère par la Gestapo, le 13 mars 1944. Vous aviez été dénoncés.

Votre père et votre frère ont été gazés et brûlés dès votre arrivée au camp d'Auschwitz-Birkenau en Pologne. Votre mère et votre soeur ont été aidées par des Justes, elles ont pu être cachées et vous les avez retrouvées à Paris après votre libération du camp de Therienstadt en mai 1945.

À Auschwitz, vous nous avez raconté comment, après avoir été dénudée et sélectionnée, vous avez été jugée apte au travail et envoyée dans un camp pour femmes.

Vous n'avez pas épargné aux élèves les détails les plus crus: la tonte des cheveux et du sexe, la saleté, les poux, la faim, les maladies, les insultes des officiers allemands vous traitant de sales cochonnes juives, leurs coups qui pleuvaient si vous aviez le malheur de dire que vous étiez épuisée, l'eau que vous buviez à même le sol dans des flaques.

Et, pourtant, vous nous avez dit à plusieurs reprises que vous aviez eu de la chance: chance d'être toute seule dans le camp d'Auschwitz-Birkenau pour ne pas voir les membres de votre famille se faire battre, souffrir, être humiliés, malades, chance d'avoir un tatouage plutôt bien fait et discret par rapport à certaines, chance d'avoir été tellement sale que vos geôliers avaient cru que vous aviez la gale et par crainte de sa transmission aux soldats allemands, vous aviez été placée dans le camp des «galeux» ce qui vous avez permis d'échapper au départ vers le camp de la mort.

Des 15 mois que vous avez passés dans les camps de concentration, vous nous avez dit qu'il n'y a aucun mot pour décrire la haine qui a pu pousser les nazis à tuer des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des bébés.

Vous avez dit aux collégiens que vous espériez que le sentiment de haine ne viendrait jamais les côtoyer, vous leur avez dit avant de les quitter que vous espériez que leurs camarades ne leur exprimaient pas de l'inimitié en raison de leur couleur de peau ou de leur confession, vous leur avez dit «n'oubliez jamais où la haine peut conduire parce qu'on n'a pas la même religion ou la même couleur de peau», et lorsqu'ils ont voulu vous applaudir vous leur avez dit «c'est moi qui veux vous applaudir, car c'est à vous maintenant de transmettre cette mémoire».

Quand l'amphithéâtre s'est vidé, je me suis retrouvée en face de vous avec un petit groupe de collégiennes qui vous ont demandé si elles pouvaient voir votre tatouage, et là, tout simplement, vous avez tiré sur la manche de votre pull élégant pour nous le montrer, nous laissant découvrir le matricule 78599. Devant cette réalité indélébile de l'atrocité de la Shoah que vous avez vécue, j'ai eu les larmes aux yeux, mais je me suis vite ressaisie, comment pleurer devant vous dont le sourire et la douceur ont survécu à l'indicible, et je vous ai promis, Madame Kolinka, de transmettre votre mémoire.

Merci Madame Kolinka d'être venue jusqu'à nous, vous pouvez compter sur nous, tant qu'il le faudra, nous transmettrons votre mémoire aux générations futures, et nous n'oublierons pas votre histoire, notre histoire commune, jamais.

À LIRE AUSSI:

» Un périple artistique et historique de près de 3000 km

» Des politiques publiques solidement appuyées par la science... pourquoi pas?

» Le Lady Bing 2017 est un Gaudreau d'Amérique

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.