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19/08/2016 10:26 EDT | Actualisé 22/08/2016 09:51 EDT

«La véritable histoire de Spirou»: conversation avec des mythes

Ce deuxième tome est un fabuleux témoignage sur l'importance du personnage et du journal, raconté par ceux qui l'ont fait et leurs proches.

L'importance historique de Waterloo n'est plus à faire. Point besoin de rappeler la fameuse bataille qui mit fin à l'épopée napoléonienne ou la non moins célèbre chanson du groupe pop suédois Abba. Pourtant, la commune belge située à une vingtaine de kilomètres de Bruxelles a aussi joué un rôle fondamental dans l'histoire de la bédé franco-belge, puisqu'elle fut l'endroit où cohabitèrent ceux qui devinrent les légendes de l'école Marcinelle-Charleroi, les étoiles du journal Spirou : Franquin, Morris et Will sous l'égide du maître Jijé. Une rencontre si importante qu'elle ouvre le magnifique deuxième tome de La véritable histoire de Spirou, 1947-1955, l'incontournable et indispensable bible de Christelle et Bertrand Pissany-Yvernault

«C'est cette association qui a fait le style Dupuis. Et comme nous avions déjà abordé la famille Dupuis et la naissance du journal dans le livre précédent, il nous semblait important de commencer ce tome avec ce moment en 1947 où Franquin et Morris vont habiter chez Jijé. Will y était déjà», explique Christelle Pissavy-Yvernault. Un moment tellement important pour le reste de l'histoire de Spirou qu'il faudrait peut-être changer le nom de l'école de Marcinelle-Charleroi pour celui de l'école de Waterloo.

Élément fondateur de la bande dessinée franco-belge et pour la mythologie «spirouesque» chez les aficionados du 9e art qui, comme moi, ont grandi en parcourant avec passion les pages de ce journal et sont devenus membres de sa rédaction imaginaire. Heureux mélange de personnages fictifs et réels qui définira les décennies suivantes, non seulement chez Dupuis mais aussi chez Dargaud, qui mettra souvent en scène les Goscinny, Charlier et autres Pradal. «Cette rencontre entre ces quatre créateurs qui vont poser les bases de la bande dessinée moderne tient presque du miracle. C'est un peu comme la rencontre des quatre Beatles», s'enthousiasme l'auteur.

Dialogue passionnant entre auteurs et intervenants qui se répondent et qui témoignent de leur expérience «spirouienne», ce deuxième tome est un fabuleux témoignage sur l'importance du personnage et du journal, raconté par ceux qui l'ont fait et leurs proches. «On s'aperçoit que ce n'est pas si facile de prêter vie à l'univers de Spirou. Chaque auteur a sa vision et quelques fois ces visions se confrontent, notamment chez Velhmann et Tome quand vient le temps de parler de Seccotine.»

À partir des entrevues qu'ils ont faites ou qu'ils ont trouvées dans différentes publications, de lettres - dont une fabuleuse lettre où Franquin affirme ne pas savoir dessiner - et de notes, les auteurs mettent en place ces improbables et fascinantes conversations.

Un processus audacieux, mais d'une efficacité narrative exemplaire, qui a nécessité une recherche pointue et un talent presque «sherlockholmesien» de déduction. «Quand on lit les entretiens parus dans la presse, on s'aperçoit que les journalistes posent toujours les mêmes questions, ne développent pas beaucoup et laissent plusieurs zones grises. Et quelques fois, ça devenait frustrant. J'ai un exemple en tête. À un moment donné, dans les années 1980, Franquin a travaillé dans un journal d'opinion en Belgique où il devait faire de la caricature d'actualité. En entrevue, il en parle peu. Ce qu'il raconte, on le sait déjà, mais jamais le journaliste ne va pas plus loin. Moi, j'aurais aimé savoir pourquoi il avait choisi cette publication et ce qu'il avait retenu de cette expérience. Mais le journaliste ne pose pas ces questions. Alors à partir des lettres, des mémos, il a fallu déduire et utiliser le conditionnel, mais on ne connaîtra jamais le fond de l'histoire. Ça nous a fait râler, c'est évident, mais bon, on n'y peut rien», souligne celle qui regrette de ne pas avoir eu la chance de l'interviewer. «Je l'ai déjà rencontré, mais ce n'était pas dans le cadre d'une entrevue. Une chance que Yann a beaucoup discuté avec Franquin et les autres créateurs de l'époque, et il nous a été d'un grand secours, entre autres pour le voyage au Mexique de 1949, autre moment mythique de l'école Spirou.»

Le résultat est un fabuleux ouvrage qui nous permet de vivre avec plaisir la première partie de cette période légendaire du Journal de Spirou, même si on ne parle pas tellement des autres séries importantes du journal. «On en parle, mais en filigrane. On se concentre surtout sur Spirou et Fantasio, qui sont les emblèmes, les fils conducteurs du journal.»

Mais il ne faut pas s'inquiéter. Même si les auteurs ne traiteront pas vraiment des créations de Walthéry, Cauvin, Peyo, Jidéhem ou Roba, ils nous promettent des révélations sur Zorglub et, juste pour ça, on est prêt à attendre deux ans... surtout si le tome qui vient est aussi bon que les deux premiers.

***

Honte sur moi, j'ai fait une erreur impardonnable la semaine dernière: la fantastique bédé de Romain Renard, Melvile, est parue au Lombard, pas chez Dargaud. Toutes mes excuses.

En plus de La véritable histoire de Spirou, un autre classique incontournable vient d'arriver : Time is Money de Fred et Alexis. En plus de rappeler l'incroyable imagination de Fred, la réédition en noir et blanc nous permet de renouer avec le génial Alexis, le dessinateur le plus doué de sa génération. Son irrésistible style d'une élégance rare sied à merveille à l'humour potache de Fred, qui nous propose de courts voyages dans le temps organisés par deux minables opportunistes à la recherche de plans foireux pour gagner des thunes. Quatre merveilleuse petites histoires décapantes, parfaitement dans l'esprit du Pilote de la grande époque. Mâtin, quelle bédé!

• Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, La véritable histoire de Spirou, deux tomes, Dupuis.

• Fred, Alexis, Time is money, ils voyagent dans le temps pour de l'argent, Dargaud.

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