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11/06/2017 12:38 EDT | Actualisé 31/08/2017 15:25 EDT

Une nouvelle approche de politique étrangère pour le Canada

À l'ère d'une redéfinition du leadership international que notre voisin essaie d'explorer, le Canada est obligé, selon les propos de la ministre Freeland, « d'établir clairement notre propre orientation souverainiste ».

Indiscutablement, le discours prononcé au Parlement cette semaine par la ministre des Affaires étrangères du Canada, Mme Chrystia Freeland, a une valeur historique, conférée par l'annonce claire et nette que notre pays se détache de sa relation avec son allié traditionnel nord-américain, les États-Unis, pour forger son propre destin sur la scène internationale. À l'ère d'une redéfinition du leadership international que notre voisin essaie d'explorer, le Canada est obligé, selon les propos de la ministre Freeland, « d'établir clairement notre propre orientation souverainiste ». L'insertion du mot « souveraineté » (utilisé surtout par les apôtres de la realpolitik, qui met au centre la préservation de l'État) dans un texte officiel qui dégage les grands principes de politique étrangère, constitue, sans doute, le pivot central, autour duquel les concepts énumérés par la suite s'articulent. Même si la projection sur la scène internationale des valeurs qui relèvent des droits individuels rassure l'auditoire interne et externe, la ministre accentue le virage du libéralisme vers le réalisme quand elle n'affirme rien de moins que « la diplomatie et le développement canadien nécessitent parfois l'appui de la puissance dure ». Nous sommes toutefois avisés que « la force ne sera utilisée qu'en dernier ressort, fondée sur les principes, de concert avec les alliés ». Cependant, l'option de recourir à la force « doit faire partie de notre avenir ».

Il est évident alors, la tournure que notre politique étrangère prend dans ce contexte. Nous sommes en train d'abandonner la « diplomatie du sirop d'érable » au profit du concept de smart power mis en pratique par l'ancienne secrétaire d'État américaine Hillary Clinton dans le premier mandat du président Obama. La « diplomatie du sirop d'érable » résume une propension vers la résolution des problèmes par des moyens pacifiques (diplomatie publique - si chère aux prédécesseurs libéraux de Mme Freeland comme Lloyd Axworthy et Pierre Pettigrew, développement international, diplomatie multilatérale, etc.). Elle évoque aussi le moment le plus humiliant que nous avons vécu dans les derniers 70 ans : le rejet d'un siège pour le Canada au Conseil de sécurité de l'ONU sous la gouverne du premier ministre Harper. On se rappelle que les diplomates onusiens avaient trouvé sur leurs pupitres une bouteille de sirop d'érable canadien, un geste de courtoisie les incitant à voter pour le Canada, espérait-on...

Elle évoque aussi le moment le plus humiliant que nous avons vécu dans les derniers 70 ans : le rejet d'un siège pour le Canada au Conseil de sécurité de l'ONU sous la gouverne du premier ministre Harper.

La smart power constitue un mélange de soft (élément centré sur la capacité à rallier des étrangers à la position assumée par un pays sans le soumettre à une contrainte militaire) et de hard power (utilisation de la force militaire).

Ce processus de transformation dans notre diplomatie vise un autre objectif majeur que le Canada se donne à long terme avec cette nouvelle politique, sans l'affirmer directement : celui de rejoindre le groupe des grandes puissances militaires. « Si les puissances moyennes ne participent pas pour faire progresser la paix et la stabilité dans le monde, elles laissent aux grandes puissances le pouvoir de prendre des décisions entre elles, ce qui ne serait pas dans l'intérêt du Canada », avertit le document de Mme Freeland. Nous observons dans ces propos un désir habilement dissimulé de façonner la politique internationale de concert avec ceux qui comptent dans cette entreprise. Le lendemain, l'annonce de forts investissements dans les forces militaires (+70 % de croissance dans les dépenses étalées sur dix ans) confirme cette supposition.

Malgré le bien-fondé de la démarche de la ministre, les intentions présentées dans le discours ne reposent pas sur un diagnostic exact de la situation engendrée par « le désir des États-Unis de se libérer du fardeau de chef de file mondial ». Cette retraite des affaires du monde, supposée par le Canada, n'est pas encore proclamée par le voisin américain. Les politiques de l'actuel président américain diffèrent, on convient, de celles proposées par le Canada. Rien n'indique toutefois que le M. Trump ait l'intention de renoncer à l'expression du leadership américain sur la planète, bien au contraire, sauf qu'il conçoit cette formule selon ses propres convictions, déjà annoncées : protectionnisme économique, fermeture des frontières, abandon des traités sur le commerce international et l'environnement, reconfiguration des structures de défense collective, et j'en passe.

Une analyse des options qui se présentent dans ce contexte aurait été très opportune, suivie ensuite de moyens adéquats incorporés dans la défense stratégique de ses intérêts nationaux.

Même advenant un renoncement du leadership américain de leur propre gré à la position de chef de file mondial, l'ordre international que le Canada sera appelé à défendre serait complètement différent par rapport à celui envisagé initialement.

Dans les deux cas, les solutions sont plus complexes et difficiles à cerner présentement que celles annoncées, comme la participation au Forum multilatéral ou la défense des droits individuels.

Si les États-Unis imposent un leadership mondial selon la vision du président américain (premier cas) alors une alliance entre son pays et la Russie (pays qui figure dans le document dans la catégorie « menace » à un ordre international soutenue par le Canada) nous placerait devant un dilemme : quelles seraient nos options?

Si les États-Unis renoncent de leur propre gré au leadership mondial, d'autres acteurs internationaux, étatiques et non, essaieront de combler le vide ainsi créé. Canada aura l'option de rejoindre ses partenaires européens (la France et l'Allemagne, possiblement la Grande-Bretagne) avec lesquels il partage des valeurs d'ouverture. Cela lui conférerait un avantage non négligeable.

Les différents scénarios envisagés exigent l'utilisation d'une multitude d'instruments stratégiques dont la valeur ajoutée contribue à atteindre nos objectifs ambitieux en politique étrangère : la maîtrise des défis du cyberespace, la création des centres de réflexion sur la défense (de type RAND Corporation), fondation de think/do-tank, le renforcement de l'industrie aéronautique et aérospatiale, l'application de l'intelligence artificielle au secteur militaire, développement des équipements destinés aux confrontations de guérilla, etc.

Par la nature même de son document, la ministre Freeland lance un front d'engagement dont les effets sont imprévisibles à moyen terme. Des erreurs tactiques peuvent surgir, mais la prise de conscience que l'avenir même du Canada pourrait être en jeu est un bon départ pour une réflexion plus nourrie.

Le rapport Cook présenté par un jeune diplomate britannique au début du XXe siècle évoquait grosso modo le danger que représentait pour la Grande-Bretagne la montée en puissance de l'Allemagne. Dans la même veine de Cook, la ministre Freeland nous trace les lignes d'une émancipation du Canada du statut d'un « État client » à celui d'un État autonome dans des circonstances qui annoncent de grandes perturbations sur l'échiquier international.

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