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30/04/2018 09:07 EDT | Actualisé 30/04/2018 11:16 EDT

Maxime-Olivier Moutier, le féminisme et le ravage des «safe spaces»

Personnage hors normes, iconoclaste ou libre-penseur, diront d’autres, il fait partie de cette catégorie de commentateurs véritablement disparus du paysage médiatique québécois depuis une quinzaine d’années, c’est-à-dire les politiquement incorrects.

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Chaque année, des fournées de diplômés sortent de leurs classes en n’ayant jamais été exposés à autre chose que le discours dominant.

Maxime-Olivier Moutier est un écrivain québécois, mais aussi psychanalyste et collaborateur à différentes émissions de radio et télévision. Il est peut-être davantage connu pour sa participation, il y a plusieurs années, à l'émission Jamais sans mon livre, à Radio-Canada.

Personnage hors normes, iconoclaste ou libre-penseur, diront d'autres, il fait partie de cette catégorie de commentateurs véritablement disparus du paysage médiatique québécois depuis une quinzaine d'années, c'est-à-dire les politiquement incorrects. Dans un contexte où il devient de plus en plus difficile d'exprimer des opinions qui débordent du cadre admis par la doxa idéologique dominante, le spectre des idées permises d'entrée dans l'espace public se rétrécit à vue d'œil. Voilà pourquoi L'inextinguible, publié chez Hamac, un recueil de 15 entretiens entre Moutier et deux étudiantes, Paula Singer et Sophie Galarneau (peut-être fictives, peut-être réelles), est rafraîchissant.

Moutier y parle de sa jeunesse tumultueuse, notamment de sa tentative de suicide, de ses études universitaires éclectiques, de ses livres. Les entretiens avec Singer, ainsi que sa collaboratrice, nous permettent d'en savoir un peu plus sur sa vision du monde, et notamment sur le féminisme. Moutier établit un lien entre les intérêts des corporations et des gouvernements dans l'avènement du féminisme 3e vague: « Si le féminisme a si bien progressé, ce n'est pas selon moi parce que tout à coup notre société était prête à reconnaître aux femmes les droits qu'elles réclamaient. (...) Si ce discours a trouvé du carburant, c'est parce que c'était payant pour l'idéologie capitaliste. Sans le capitalisme, sans le libéralisme, ça n'aurait peut-être pas aussi bien marché. »

Le discours de Moutier est jugé si réactionnaire que Galarneau s'avise d'insulter copieusement Moutier et quitte l'entretien en trombe.

Subversive et politiquement incorrecte, cette analyse de Moutier, qui met en lumière la synchronicité quasi parfaite entre les intérêts des puissants d'une part et les combats majeurs du féminisme moderne d'autre part, est néanmoins d'une lucidité implacable et surtout, dépourvue de toute charge haineuse ou anti-femme. Le genre d'analyse dont on pourrait aisément débattre dans un cours de sociologie. Sauf que, voilà, pour l'intervieweuse et sa collaboratrice, c'en est trop. Le discours de Moutier est jugé si réactionnaire que Galarneau s'avise d'insulter copieusement Moutier et quitte l'entretien en trombe. Traumatisée, rendue presque aphasique par l'exposition à un discours non officiel qui sort du cadre alloué par les zélotes de la bien-pensance, elle doit prendre des douches froides pour se remettre de ses émotions, sans doute pour se laver des impuretés proférées par Moutier l'hérétique. L'intervieweuse, Singer, n'est pas en reste. Elle aussi est profondément troublée par ce phallocrate/mysogine/réactionnaire mais poursuit néanmoins l'entretien.

Cette réaction épidermique d'une violence inouïe des deux étudiantes serait comique si elle était anecdotique. Mais elle ne l'est pas. Elle est le pur produit de l'idéologie du safe space américain. Le safe space, ou espace sécuritaire, désigne non pas tant un espace physique, mais l'interdiction, sur les campus universitaires, de tenir un discours jugé « offensant ». Mais voilà, depuis des années, nourri par une philosophie et un discours de plus en plus violents de social justice warrior (SJW) émanant des sciences sociales américaines qui inclut tout et n'importe quoi dans la définition d' « offensant » (surtout les discours dits « de droite »), ce système a créé des hordes de diplômés complètement allergiques et intolérants à la liberté d'expression et aux discours non officiels, à telle enseigne que de nombreuses personnalités américaines, même de gauche (Bill Maher, par exemple), commencent à tirer la sonnette d'alarme.

Couvés dans un utérus qui les « protège » du monde extérieur, toute une génération d'étudiants en Amérique du Nord, dont visiblement les deux étudiantes ici en cause, fréquente des campus où seules certaines idées ont droit de cité. Les institutions universitaires qu'ils paient pour les instruire, loin d'être des phares du monde intellectuel où la confrontation d'idées féconde les jeunes esprits, se transforment au contraire en lanceurs des fatwas contre les discours dissidents. Chaque année, des fournées de diplômés sortent de leurs classes en n'ayant jamais été exposés à autre chose que le discours dominant. Cela est particulièrement vrai dans les départements des sciences humaines (social studies aux États-Unis).

Jordan Peterson, psychologue et universitaire canadien, nouveau cauchemar de la gauche radicale et de sa branche armée, les SJW, était récemment de passage à l'émission de Bill Maher, Real time with Bill Maher. Celui-ci le questionne : « Comment en sommes-nous arrivés à un tel niveau de rectitude politique où tout le monde est offensé de tout et de rien? » Peterson répond : « Je pense qu'on peut pratiquement blâmer les universités. Dans les sciences humaines, elles appliquent une politique inspirée de la gauche radicale. Dans les facultés d'éducation, les universités sont pointées du doigt pour avoir baissé les standards académiques, s'être laissé gangrener par l'idéologie, endoctriner les jeunes à la manière d'une secte, et appliquer une politique de division identitaire ». (Prenez note que Bill Maher, un Américain notoirement de gauche, affirme pourtant que les propos de Peterson, pourtant honnis de la gauche canadienne, relèvent du sens commun).

C'est cette même idéologie des safe spaces et de la gauche radicale qui a fait éclore, depuis 5 à 10 ans, un vocabulaire haineux visant à créer la division dans les différentes catégories sociales. Jordan Peterson les qualifie d' « identity politics », ou de politique de division identitaire. Les termes sectaires « culture du viol », « masculinité toxique » ou « privilège d'homme blanc » ont ainsi été repris par les médias de masse sans broncher (par paresse, lâcheté ou militantisme), sans qu'on ne relève l'enflure verbale, et surtout sans qu'on ne se soucie du fait que par leur caractère violent et haineux, ils braquent ceux et celles qu'on vise précisément à convaincre contre les tenants de ce discours. Par-dessus tout, ils distillent un véritable poison qui mine la paix sociale.

Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas encore rendus au point où le premier ministre du pays a fait sienne cette rhétorique...