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24/04/2018 13:28 EDT | Actualisé 24/04/2018 13:28 EDT

Malbouffe et mal-pensée en Chine

Ce qui vient de chez nous, surtout lorsque greffé à des corps politiques et culturels étrangers, ne produira pas nécessairement d'heureux résultats.

AFP Contributor via Getty Images
Des étudiants regardent l'ouverture du 19e congrès national du Parti communiste chinois, 18 octobre 2017.

Nous avons déjà traité dans ce blogue des ravages de la malbouffe en Chine. Ces importations culinaires occidentales ne sont pas combattues avec la vigueur politique qui conviendrait au nom de la santé publique. En revanche, pour des raisons autant politiques que culturelles, le gouvernement chinois combat de plus en plus vigoureusement les modes occidentales, en invoquant la moralité publique.

De plus en plus d'éditoriaux critiquent ouvertement les idées politiques de l'Occident, notamment la démocratie, et affirment leur caractère inapplicable à la Chine et à son environnement particulier. Les universités n'échappent pas à ce resserrement idéologique qui a semblé prendre racine en 2015 et auquel le Ministère de l'Éducation concoure.

La censure était déjà présente et les livres étrangers critiques de la Chine ou de communisme ne peuvent y être importés et là aussi le mot d'ordre tend vers une plus grande sévérité.

À plusieurs reprises, le président lui-même, dans ses discours comportant de forts relents de la Révolution culturelle, a rejeté les idées occidentales comme incompatibles avec la culture de la Chine.

Au moment où l'Occident se tourne de plus en plus vers les philosophies orientales comme sources de sagesse, la Chine, de son côté, se ferme aux influences étrangères.

Au nom de l'indépendance de la Chine et en réaction aux abus qu'y commirent les puissances occidentales, particulièrement au 19e siècle, les théories libérales et démocratiques sont rejetées en vertu de l'exceptionnalisme chinois.

Il est pour le moins ironique que, au moment où l'Occident se tourne de plus en plus vers les philosophies orientales comme sources de sagesse, la Chine, de son côté, se ferme aux influences étrangères.

Éviter les dérives collectivistes mais savoir s'inspirer des sagesses venues d'ailleurs

Il n'est pas question ici de prétendre que ce qui vient de l'Occident est intrinsèquement supérieur. Tant s'en faut! L'Orient peut nous enseigner beaucoup en matière philosophique. Et il est parfaitement légitime de rejeter certaines des dérives libertaires ou égalitaristes venues de chez nous. Par exemple, si la grammaire chinoise se prêtait aux accords de genre, elle serait bien avisée de ne pas embarquer sur la route proposée récemment par des «penseurs» de l'UQAM.

Marie-France Bazzo avait raison d'y dénoncer le triomphe du particulier dans le langage, une illustration de diktat orwellien et maoïste.

On y retrouve en effet des relents de nivellement par le bas, de confusion mentale et de contrôle de la pensée par le style d'écriture. On y reconnait le genre de dérapages de la Révolution culturelle des années 1966-1976.

Cela dit, certains de nos grands philosophes, Voltaire, Montesquieu, entre autres, ont su détecter très tôt la sagesse à tirer des enseignements philosophiques étrangers et s'en inspirer pour dénoncer les abus et préconiser des réformes.

De même, les réformateurs chinois de la fin du 19e siècle, comme Kang Youwei, Sun Yat-Sen, ont, pour leur part, cherché à s'inspirer de l'Occident et du Japon de l'ère Meiji, lui-même tributaire de l'Europe, pour provoquer une renaissance de la Chine. Plus tard, Chiang Kai-shek s'est retrouvé politiquement à cheval entre Occident et marxisme soviétique, voguant ensuite du nationalisme chinois au libéralisme économique, avant d'être jeté de sa monture par la corruption gangreneuse de son régime. Même les premiers communistes chinois, en prenant pour modèle les théories marxistes-léninistes, se sont abreuvés aux fontaines intellectuelles étrangères. Par la suite, Mao Zedong a adapté le credo marxiste au contexte chinois et Deng Xiaoping a réussi le tour de force, en mettant en place « les quatre modernisations », de libéraliser la Chine, sur le plan économique, pour la catapulter au rang des premières nations du monde, tout en demeurant d'une parfaite orthodoxie sur le plan de la dictature du Parti communiste. Il aura réussi là où Gorbatchev a échoué.

Ailleurs, Pierre le Grand et Atatürk ont aussi puisé en Occident pour propulser la Russie et la Turquie vers la modernité. Les deux voient aujourd'hui leurs lointains successeurs, Poutine et Erdoğan, pratiquer de dangereux retours vers le passé.

Le but commun de ces philosophes et hommes politiques était de faire avancer le développement de leurs pays respectifs en puisant, principalement auprès de l'Occident, des éléments de modernité qu'ils adapteraient ensuite à leurs propres pays.

Ce qui vient de chez nous, surtout lorsque greffé à des corps politiques et culturels étrangers, ne produira pas nécessairement d'heureux résultats. Après tout, rappelons-nous que le marxisme-léninisme et le fascisme, philosophies venues d'Europe, ont servi de ferment aux pires dérives totalitaires du 20e siècle et qu'elles ont ravagé particulièrement l'Eurasie. Dans beaucoup de ces pays, la démocratie n'ayant jamais été à l'ordre du jour ou ayant fait les frais des dernières impulsions nationalistes et populistes, on constate de plus en plus de dérives autoritaires qui nous paraissent inconcevables et inacceptables.

De son côté, si la Chine mange nos hamburgers mais repousse nos idées, espérons alors qu'elle évitera de se réfugier dans des dogmes immuables et de sombrer dans les idéologies du passé. Pour l'instant, force est de constater que, bien qu'évoquée et réclamée il y a quarante ans, la « cinquième modernisation », c'est-à-dire la démocratie politique à l'occidentale, n'est toujours pas au programme dans l'Empire du Milieu. Souhaitons-lui alors de trouver, dans sa sagesse millénaire, le juste équilibre, prêché par Confucius, entre les exigences de la modernité, les droits universels et les particularités qui sont les siennes.

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