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19/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 19/03/2018 10:48 EDT

La guerre des pilons et des boulettes en Chine

Servie par les technologies et conjuguée au changement de style de vie, la malbouffe représente un problème de santé publique en Chine.

Lucas Schifres via Getty Images

Il existe aujourd'hui une riche variété dans la cuisine chinoise disponible dans les grandes villes, reflétant la diversité culinaire des régions du pays. Les Chinois fréquentent les restaurants pour manger les spécialités locales, mais aussi pour découvrir celles des autres provinces. Et ils ne s'en privent pas.

Bien que des restaurants hors de prix existent en Chine, pour une clientèle richissime, il est relativement peu dispendieux de manger dans les restaurants. En outre, la tradition veut que l'on sorte pour célébrer des anniversaires ou de grands événements, mais tout est prétexte pour aller dans les restaurants et y tenir des repas entre amis, car les appartements sont en général trop petits et trop moches pour recevoir.

La guerre des pilons et des boulettes

Le paysage de la restauration change cependant. McDonald's, Pizza Hut et PFK comptent des milliers de restaurants en Chine. Pizza Hut, populaire surtout chez les jeunes, compte plus de 1600 restaurants en Chine continentale. PFK a ouvert son premier restaurant en Chine en 1987 et aujourd'hui, l'Empire du Milieu compte pour plus de 5000 lieux de restauration de la chaîne (sur les 14 000 qu'elle possède à travers le monde). J'ai vu des PFK de trois étages ouverts 24h sur 24, et 7 jours sur 7. Et ces restaurants sont parmi les plus rentables au monde! PFK est si populaire en Chine que la chaîne ouvre en moyenne un restaurant tous les deux jours dans le pays et qu'elle double McDonald's, qui compte environ 2500 restos. Mais McDo n'en restera pas là dans la lutte pour les cœurs, que dis-je, les estomacs, des Chinois! En 2017, la chaîne de hamburgers a annoncé qu'elle entend faire passer ses points de vente à 4500 d'ici 2022, soit ouvrir 500 restaurants par année, dix par semaine! Et même si l'entreprise ne change pas d'image, elle modifie son appellation pour mieux séduire la clientèle et se donner un nom plus chinois.

PFK est si populaire en Chine que la chaîne ouvre en moyenne un restaurant tous les deux jours dans le pays et qu'elle double McDonald's, qui compte environ 2500 restos.

Bien sûr, ces grandes chaînes multinationales sont en concurrence avec des centaines d'autres, chinoises, elles, ce qui fait que les rues pullulent de commerces qui se ressemblent. D'ailleurs, de nombreuses petites chaînes locales imitent les produits et, parfois, même les images et marques de commerce des grandes entreprises étrangères.

Bref, le champ de bataille est en changement constant et cette guerre, comme toutes les guerres, a des effets collatéraux.

Un problème de santé publique

Servie par les technologies et conjuguée au changement de style de vie, la malbouffe représente un problème de santé publique en Chine.

D'une part, le développement des nouvelles technologies amène une transformation générale de l'alimentation et de la restauration en Chine. Déjà, les restaurants s'évertuaient à offrir des services de livraison. Au début, les services de livraison les plus développés étaient ceux des restaurants de type fast-food. Aujourd'hui, comme c'est le cas ici, les applis de toutes sortes augmentent l'offre de services de restauration rapide ou de livraison à domicile et presque tous les restaurants participent à cette course aux clients. Et, si des services de livraison motorisée existent, la plupart des livraisons se font par bicyclettes munies de petits réchauds.

D'autre part, des changements accélérés eux aussi, dans le mode vie des Chinois, amènent leur lot d'effets pervers. Combiné au manque d'exercice (autrefois les Chinois marchaient et faisaient beaucoup de vélos, mais l'urbanisation galopante et l'augmentation exponentielle du nombre d'automobiles ont chassé les bicyclettes des rues et les piétons s'y aventurent à leurs risques et périls!), le fait de manger plus et moins sainement a des effets visibles et mesurables au détriment de la santé des Chinois.

Incidence accrue de l'obésité et des maladies chroniques

Il est facile en observant la clientèle des restaurants de type pizza, hamburger, poulet frit, etc. de voir que celle-ci est généralement plus « enveloppée » que les personnes que l'on voit ailleurs sur la rue ou dans d'autres restaurants traditionnels. Il est normal de faire le lien avec la malbouffe. Cela pourrait sembler anecdotique, mais des études sérieuses, menées par l'OMS (Organisation mondiale de la santé) et le gouvernement chinois, montrent que l'indice de masse corporelle des Chinois est en forte hausse.

On constate aussi que l'incidence des maladies liées à l'obésité croit de 5% au moins par décennie; ce qui se traduit par une forte augmentation des maladies chroniques non transmissibles, lesquelles comptent pour plus de huit millions de décès par année. Cela représente 70% du total annuel des décès au pays et fait que la Chine se rapproche rapidement des niveaux de l'Occident sur cet aspect de la morbidité.

Des progrès immenses ont été accomplis en Chine en termes de santé publique, de mortalité infantile et d'espérance de vie après 1949, mais l'abandon du communisme social et la mise en place d'un système capitaliste, sur le plan économique, ont été porteurs de cassures immenses dans les services sociaux offerts aux travailleurs et aux personnes âgées. Les grands progrès de la période 1949-1978 sont menacés et le pays pourrait connaître dans les années à venir, comme la Russie, un recul important sur divers indicateurs de santé publique.

Les grands progrès de la période 1949-1978 sont menacés et le pays pourrait connaître dans les années à venir, comme la Russie, un recul important sur divers indicateurs de santé publique.

Il faudrait agir avec plus de vigueur. Certes, on fait des études et on adhère aux conventions de l'OMS, mais le gouvernement, qui est un actionnaire important de PFK en Chine et indirectement sans doute de bien d'autres chaînes, est en conflit d'intérêts, en quelque sorte.

Il serait dommage de voir la Chine perdre du terrain, sur le plan social, alors qu'elle cherche à rattraper l'Occident en matière d'industrialisation et de développement économique. Je crois que le gouvernement chinois est conscient du problème et, après des années de laisser-faire, un virage social a été entrepris (notamment une meilleure couverture médicale). Mais assurer une croissance économique suffisante, en respectant l'environnement trop longtemps ignoré, et offrir une couverture sociale équitable et des services de santé accessibles à 1,3 milliard d'individus représentent un défi immense.

La présence croissante de la malbouffe en Chine devrait être considérée comme plus indigeste et plus nocive que les idées occidentales. Ce qui n'est pas le cas! Et nous verrons, dans un futur blogue, comment le gouvernement combat, avec une vigueur renouvelée, l'introduction d'idées ou de concepts occidentaux en Chine.

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