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25/09/2016 07:44 EDT | Actualisé 25/09/2016 07:45 EDT

Échos québécois du procès de Socrate

L'admiration portée à Socrate résulterait-elle d'une sorte de malentendu, d'une tromperie?

Quand nous pensons aux succès internationaux du Québec, nous nommons sans y réfléchir Bombardier, le Cirque du Soleil... Mais qui penserait à mentionner les Georges Leroux, Louis-André Dorion et Luc Brisson? Qu'ont en commun ces spécialistes, mondialement connus?

Ce sont des Québécois, hellénistes, historiens ou philosophes, orientés vers la connaissance de l'antiquité gréco-romaine. À ce titre, Richard Lussier, ex-professeur de philosophie de Québec, vient de publier un second essai sur la personnalité et la mort du célèbre Socrate. Dans son essai, l'auteur propose une interprétation qui cherche à aller au-delà des stéréotypes véhiculés depuis l'Antiquité. Nous en présenterons d'abord une synthèse, avant d'insister sur quelques points partagés avec l'auteur, pour terminer par le questionnement de certaines de ses propositions.

Le Socrate d'Aristophane

En ~423, à Athènes, la comédie d'Aristophane, Les Nuées, a été présentée au public des Dionysies. Socrate en est le personnage principal et l'auteur met le paquet pour se moquer du philosophe, dont il fait un être dangereux, aux mœurs légères et à la moralité douteuse.

Richard Lussier soutient que ce portrait concorde avec ceux de Platon et de Xénophon. Socrate est décrit comme un vil sophiste, aux questions tordues, voleur, qui remplacerait impunément les dieux mythiques, par des forces naturelles telles les Nuées, le Tartare... Et Aristophane en fait également une espèce de présocratique, n'aimant que les élèves doués, rejetant l'éducation traditionnelle pour enseigner la rhétorique intéressée et la politique, tout en exigeant de fortes sommes pour ses services.

De plus, Aristophane l'accuse de mépriser les lois et d'être un personnage d'allure négligée, impie, hautain et se moquant des rites de la Cité.

Bref, cette première accusation, 24 ans avant son réel procès, lui reproche sa démesure, son inconséquence, son non-respect de l'État et son habitude de corrompre les jeunes, notamment en les rendant critiques face à leurs proches.

Le Socrate de Platon

Selon Lussier, le témoignage apologétique de Platon, prégnant dans l'histoire de la transmission du portrait de Socrate, a nui à la saisie du Socrate «historique». Il offre le portrait d'un sage modeste, avancé en âge, qui ne se limite pas à faire de «beaux discours» et qui énonce un plaidoyer simple et honnête, qui ne chercha pas à utiliser les sentiments devant les jurés. Face aux trois accusations, Socrate allègue avoir toujours fait preuve de piété. Il soutient avoir été un soldat courageux, un citoyen ferme face aux tentatives des 30 tyrans pour le corrompre et un prytane juste lors du procès des stratèges des îles Arginuses. Il aurait consacré sa vie à rendre meilleurs ses concitoyens, plutôt que de viser les honneurs, le pouvoir ou la richesse. Platon en fait la victime d'une population aux vues étroites.

Ce portrait idyllique, de l'avis de Lussier, nierait le fait que Socrate fut, tel un sophiste, un orateur redoutable et capable de faire triompher le faux autant que l'injuste, comme l'a démontré Aristophane. Mais Platon insiste sur le fait que son maître avait sa propre façon de s'exprimer, cherchant moins à séduire qu'à dire la vérité. Le fondateur de l'Académie considère les trois accusateurs comme de mesquins menteurs, puisque la rhétorique du philosophe mettrait davantage l'emphase sur les aspects logique et éthique, que sur ses aspects émotionnels (pathos). Socrate est un homme probe, aimé des dieux, juste et entièrement dévoué à l'enseignement de la vertu. Dans son plaidoyer, Socrate s'affirme conscient du poids des premières accusations, celles portées dans Les Nuées et qui ont largement contribué à répandre sur lui la calomnie et la confusion, sans qu'il n'ait pu y répondre explicitement. Ces accusations sont graves et aptes à confondre le peuple sur sa personnalité et son activité.

L'admiration portée à Socrate résulterait-elle d'une sorte de malentendu, d'une tromperie?

Lussier affirme qu'Aristophane a raison de faire de Socrate un habile orateur, intéressé par la physique et qui se serait montré arrogant en racontant l'histoire de Chéréphon, à son retour de Delphes. Au moment de sa défense, lors de son procès, le Socrate de Platon, utiliserait dix arguments que le philosophe de Québec critique un par un.

Pour l'auteur de cet ouvrage critique, Platon autant que Xénophon, esquivent de répondre aux deux premières accusations d'impiété. Les preuves de son impiété seraient pourtant fort nombreuses.

Le Socrate de Xénophon

L'helléniste de Québec reproche à Xénophon de voiler sa propre pensée, en présentant un Socrate apparent et un autre, voilé.

Dans ses écrits, Xénophon développe un style qui dissimule souvent ses personnages, en escamotant certains traits caractéristiques. Pourquoi procède t-il de cette manière? Selon Lussier, il agirait par prudence. Il a bien vu la manière avec laquelle son maître Socrate a été persécuté. A fortiori, le philosophe doit équilibrer les choses, entre la part de questionnement critique et celle de contribuer à la cohésion sociale.

Xénophon nous offre le portrait d'un Socrate pieux, qui ne refuse pas de sacrifier sur les autels privés et publics et estimant fort utile la consultation et les services des dieux. Lussier questionne la «religiosité instrumentale» de Socrate, une sorte de piété politique, destinée à souder la population et à susciter la moralité. Ainsi, Lussier allègue que la piété de Socrate serait moins forte que ce que laisseraient transparaitre les apparences. Lussier suggère que Xénophon ne dispose pas de preuves pour clarifier la question du daïmon socratique. Il poursuit en disant que Socrate se serait adonné à la science physique une partie de sa vie et que les oracles de la Pythie étaient aussi clairs que l'histoire rapportée à Socrate par son ami Chéréphon. Il soutiendrait que sa défense des stratèges, reliée aux procès des Arginuses, n'avait pas été très forte et que Socrate masquerait l'usage de l'injustice par la justice.

Xénophon réfuterait également les arguments d'un certain Polycratès, lequel insisterait sur la troisième accusation contre Socrate, celle de corrompre les jeunes. Lussier prétend que Xénophon ironise, lorsqu'il parle des vertus socratiques.

Selon Xénophon, contre Polycratès, Socrate était pieux, ce que récuse Lussier qui en fait le mentor des oligarques, un menteur et un penseur machiavélique avant la lettre. Et il estime que sur cela, les trois exégètes se révèlent en accord.

Le Socrate «historique» selon Lussier

Lussier estime que le portrait de Socrate fourni par Platon et Xénophon serait conforme a celui dessiné par Aristophane. Il y aurait accord des trois commentateurs sur plusieurs thèmes, notamment sur le fait que Socrate n'était pas beau physiquement, ni très soigné de sa personne. De même, il serait une sorte de sophiste.

Il voit Socrate comme un orateur et un intellectuel ayant un indubitable intérêt pour la physique. Même s'il ne se faisait pas payer directement, on lui offrait de la nourriture et des cadeaux. Lussier soutient qu'il s'arrangeait pour ne pas avoir à se faire clairement payer. Socrate était de toute évidence un maître en sciences politiques et une forme de victime expiatoire, après plus d'une trentaine d'années de secousses politiques.

Au chapitre de ses amitiés et de ses disciples, on y voyait la jeunesse dorée de l'aristocratie, les oligarques et autres adversaires de la démocratie. Il lui reproche, lors de la tyrannie des 30, de n'avoir rien fait de concret pour défendre le régime démocratique, ni d'avoir cherché à fuir la Cité. Comme Périclès (pourtant artisan de la démocratie), il aurait été l'ami du philosophe Anaxagore, démontrant ainsi son intérêt pour la physique. Son impiété ne serait plus à démontrer, tellement il aurait ridiculisé les dieux, notamment avec cette histoire de l'oracle d'Apollon. Socrate préférait sa propre sagesse à toute sagesse divine et il mentait sur son supposé «daïmon». Il serait clair que derrière la parodie des Mystères d'Éleusis et du crime des Hermocopides, l'ombre socratique se profilerait.

Cynique, le philosophe ne verrait la religion que comme un dispositif utile pour gouverner les peuples, susciter la crainte et l'obéissance des soldats. En plus de déprécier le rôle des parents, Socrate s'est souvent montré élitiste, arrogant et ironique, notamment au tribunal de l'Héliée, où il se serait moqué de ses juges en demandant à être nourri au Prytanée, lieu réservé aux dignitaires et personnes méritantes. Il lui reproche, lui l'accusé, de s'être transformé en accusateur infatué.

Conclusion

Suite à tous ces portraits, nous pouvons nous demander s'il y a un «vrai» Socrate, un «Socrate historique», ou si cette quête ne serait pas, finalement, inatteignable?

Peut-on, faute d'informations suffisantes, sous-évaluer le courage de Socrate en lien avec le procès des stratèges? Est-il légitime de considérer que Socrate n'a rien fait pour tenter de sauver Léon de Salamine, en~404?

Est-il pertinent de douter du courage de Socrate aux campagnes militaires contre les Lacédémoniens, parce que ses chefs auraient décidé de battre en retraite?

Affirmer que Socrate aurait pu participer aux massacres, lors de l'assaut par son armée de la Cité de Scione, n'est-il pas pure supposition?

Lors de son jugement, n'est-ce pas un pur procès d'intention d'affirmer qu'il était vieux et malade? L'histoire de ses ultimes paroles, exhortant Criton à ne pas oublier de payer un coq à Asclépios, ne peut-elle pas être vue comme un remerciement à la vie et à la santé, plutôt que comme un indice de maladie?

Et la thèse de Nietzsche, selon laquelle la mort de Socrate constituerait une forme de suicide, est-elle à prendre à la lettre?

Douter de la sincérité de Socrate quant à son refus de se sauver de sa prison, est-il légitime?

Lussier avance des pistes intéressantes. Socrate n'était sûrement pas aussi probe que Platon ne l'a décrit. Mais il ne faut pas oublier que le Socrate d'Aristophane constitue une vaste caricature, destinée d'abord à faire rire un peuple en pleine fête dionysiaque. Il pouvait se montrer insolent, moqueur, ironique et un tantinet élitiste. Cependant, je crois qu'il faut résister à l'idée d'en faire un sophiste, un physicien ou un cosmologiste à la mode archaïque et de lui dénier les qualités que lui attribuent Platon et Xénophon. Et, sur le plan politique, n'a t-il pas eu aussi dans son entourage des personnages rattachés à la démocratie? Les philosophes avaient mauvaise presse à Athènes. En ont-ils vraiment une meilleure de nos jours? Socrate était-il impie, du seul fait qu'il critiquait et moquait la mythologie, quand on sait qu'il ne fut pas le premier ni le seul à le faire? La religion athénienne n'était-elle pas davantage une affaire de rites, qu'un dogme à respecter à la lettre? L'admiration portée à l'endroit de Socrate depuis lors, résulterait-elle d'une sorte de malentendu, d'une tromperie à laquelle nous aurions naïvement adhérée? Un intellectuel mérite t-il la peine de mort du seul fait de ses propos et actes marginaux?

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