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14/12/2013 10:25 EST | Actualisé 13/02/2014 05:12 EST

Le procès de Socrate, encore? (1/2)

Comme les cégépiens (ennes) l'apprennent depuis quelques décennies consécutives à notre tranquille révolution, le philosophe Socrate d'Athènes, au printemps de l'an 399 av. J.-C., a été jugé par un jury composé de 501 juges-citoyens tirés au sort (À chaque procès, on composait un jury au nombre impair tiré d'un bassin annuel de 6 000 héliastes). Trois de ses compatriotes, Anytos, Mélètos et Lycon, avaient déposé au préalable à la Stoa Basileios - le Portique Royal ou bâtiment où se trouvait l'archonte-roi pour une année -, une triple accusation, laquelle lui reprochait de «ne pas reconnaître les dieux de la cité», «de créer de nouveaux dieux» et de «corrompre la jeunesse». À l'issue de ce procès comportant deux tours, qui se serait vraisemblablement tenu dans l'agora tout à côté de l'Héphaïsteion (une magnifique construction d'ordre dorique terminée en 415 av. J.-C.), il fut condamné à mort sans possibilité d'appel, par une majorité de 80 juges. Un mois plus tard, au moment du retour de Délos du navire commémorant la victoire de Thésée sur le Minotaure, il but la mortelle cigüe en présence de sa famille et de ses proches.

Cet événement servira dès lors de scène primitive à toute une tradition littéraire, débutant au IVe siècle av. J.-C. et se prolongeant jusqu'à nos jours. À chaque époque, idéologie ou combat spécifique, on verra poindre différentes formes de réappropriations circonstancielles du fameux procès du légendaire philosophe athénien.

Ainsi, les premiers chrétiens (pères de l'Église) ont vu en Socrate le martyr et l'intellectuel persécuté. Les chantres de la Renaissance en ont fait, quant à eux, un homme simple, un démocrate et un humaniste. Les acteurs principaux des Lumières ont glorifié en lui l'esprit libre et l'adversaire de l'intolérance, tandis que les Romantiques célébraient son inspiration mystique et son génie prophétique. Et dans nos institutions académiques du Québec des quarante dernières années, Socrate a été présenté (et il l'est encore largement) comme un héros de la raison, de l'esprit critique, un détracteur de l'obscurantisme et un résistant devant l'incompréhension de ses propres contemporains.

Mais, qu'en est-il réellement, à la lumière de ce que nous savons aujourd'hui, de la réelle nature des accusations portées contre lui et du contexte historique qui a conduit à la mise à mort du plus légendaire philosophe et éducateur de la Grèce classique?

En dépit du fait que d'autres intellectuels du Ve siècle av. J.-C. ont subi de semblables procès, aucun ne semblerait avoir goûté au sort funeste réservé à Socrate. Le procès eut donc lieu au printemps 399 av. J.-C., consécutivement à une trentaine d'années de profonds tumultes historiques et politiques. D'abord, une période de 27 années de guerres fratricides avec les Spartiates; la grande peste de 429 av. J.-C. qui aurait décimé autour du tiers de la population de la Cité-État d'Athènes ; deux coups d'État (411 et 404 av. J.-C.) imposant, pour une courte période de temps, un régime oligarchique et tyrannique; des campagnes aux terres ravagées par les armées des Péloponnésiens; une population politiquement divisée, appauvrie et une économie en pleine tentative de reconstruction. Réinstallé en 403 av. J.-C., le régime démocratique assumait sa propre réorganisation, à la recherche d'un nouvel équilibre et de consensus plus puissamment structurants. C'est dans ce contexte fragile et en lente mutation que se déroula le procès ainsi que la condamnation du fils de Phaïnarète et de Sophronisque.

Examinons donc brièvement la pluralité des éléments qui ont pu concourir au sort fatal du père de la dialectique et de la maïeutique.

Amitiés et réseaux oligarchiques

Pour moult citoyens d'Athènes, l'identité de Socrate était inséparable des liens qu'il a entretenus avec une vingtaine de personnages connus et associés au parti des oligarques et des anti-démocrates. Qu'il s'agisse du controversé Alcibiade (1), de Critias et de Charmide (dirigeants des Trente tyrans de l'an 404 av. J.-C.), de Chaïréphon, de Platon ou encore de Xénophon, tous pour le moins ''peu aimés'' des démocrates de retour au pouvoir dès 403 av. J.-C.

Aristophane et Cie

En 423 av. J.-C., l'auteur comique et satyrique Aristophane joue et publie ensuite sa pièce intitulée Les Nuées, dans laquelle sont préfigurées les futures accusations portées contre Socrate, l'assimilant aux sophistes ou à une sorte de présocratiques ésotériques ridicules, formant des jeunes efféminés, arrogants, malhonnêtes et ingrats envers leurs parents et à leur Cité et ses usages. Socrate sera très fréquemment l'objet de telles satires qui faisaient la joie des Athéniens qui connaissaient mal la personnalité et les thèses réelles du philosophe.

De l'amour des garçons

Même si Socrate refusait toutes formes de liens sexuels pédérastiques qui s'apparentaient à ceux admis entre l'éraste et l'éromène, communs au sein de l'élite athénienne classique, une bonne partie du dêmos (littéralement le peuple) considérait qu'il était à la tête de cercles pédagogiques où régnaient la débauche et le tutorat, allant jusqu'aux pratiques amoureuses et sexuelles entre adultes et jeunes hommes pré-éphébiens.

Particularités du droit athénien au début du IVe siècle av. J.-C.

Il n'y avait pas, à cette époque, de séparation nette entre le politique, le juridique et le religieux (2). Athènes ne disposait ni de ministères publics ni de procureurs assignables à procès. Il s'agissait d'une démocratie directe, délibérative et le peuple jugeait sans besoin de justification ni de définitions théoriques. Le droit se révélait être d'abord une question de pratique sans cadre prédéfini. Le dêmos délibératif était pleinement souverain et il n'y avait pas de procédure d'appel. Le jury était composé de citoyens tirés au sort, parmi un bassin de 6 000 héliastes, eux-mêmes choisis par tirage au sort annuel. Il ne s'agissait donc pas de professionnels, mais de simples citoyens et le procès ne reposait sur aucune jurisprudence. A fortiori, les lois étaient vagues et sujettes à interprétation. Tout reposait donc sur les spectacles-performance de l'accusé et de l'accusateur, dans une ambiance bruyante où l'essentiel consistait à toucher et séduire le jury pour obtenir l'acquittement.

D'emblée, Socrate aurait refusé de jouer le jeu attendu de la séduction du jury et de la soumission à la procédure habituelle. Il s'y serait présenté seul (à cet effet, il n'y a pas d'unanimité parmi les sources principales), aurait refusé l'aide du grand orateur Lysias, choisissant d'interroger à outrance Mélètos, son propre accusateur, transformant la scène du procès en topos socratique de mise en question de ses accusateurs, de critique de la Cité et de ses usages, n'hésitant pas à se présenter en serviteur et évergète (l'évergétisme était une pratique qui conduisait les plus riches à donner ou à contribuer à leur Cité) de sa ville, mettant au premier plan la philosophie et disqualifiant ainsi la rhétorique judiciaire et sa logique agonistique. Très sûr de lui, le philosophe prononce son propre éloge, se transforme en juge de ses accusateurs et de sa Cité. Et comme l'accusation demandait d'emblée la peine de mort, nous pouvons dire qu'il se condamna presque lui-même en exigeant, au second tour, d'être nourri au Prytanée.

Puisque Socrate se perçoit et se présente comme un bienfaiteur d'Athènes et qu'il n'aurait jamais tiré de revenus de sa pratique philosophique, il n'hésite pas à soutenir avoir gagné le mérite d'être récompensé tel que l'étaient les dignitaires, ambassadeurs et autres nobles invités de la démocratie. Le jury, insulté et se sentant méprisé, n'avait alors pas d'autres choix que de se rabattre sur la réquisition de peine de mort effectuée par Mélètos, au moment du dépôt de l'acte d'accusation. À ce procès, il ne voulait pas jouer au sophiste, lui qui avait toujours refusé le discours utilitaire, au profit du discours qui se met en quête de la vérité rationnelle et universelle. Il se présenta au procès mal fringué et peu soigné, comme à son habitude, sans avoir préparé sa propre plaidoirie et avec cette attitude hautaine et méprisante, aux yeux du commun des mortels qui participaient à ce procès typique de la démocratie directe et souveraine de cette époque.

Le procès des stratèges des Arginuses (3)

En 406 av. J.-C., les Athéniens vainquirent les Spartiates et leurs alliés dans la région des îles Arginuses, près de l'île de Lesbos, à quelques kilomètres des côtes de l'Asie Mineure. Une fois de retour à Athènes, ils furent tous condamnés à mort faute d'avoir ramené, en vertu d'une puissante tempête, les corps des soldats morts au combat. À ce moment, Socrate aurait occupé la fonction d'épistate des prytanes et donc il était chargé de préparer le procès. Malgré cela, il aurait refusé d'appuyer cette action judiciaire exigée contre les stratèges. Ce refus, de l'avis de plusieurs, a contribué à le faire percevoir encore davantage comme un adversaire de la démocratie, de ses règles et de ses usages.

(1) «La véritable histoire d'Alcibiade», Claude Dupont, éditions Belles Lettres, Paris, 2009.

(2) L'événement Socrate, Paulin Ismard, Flammarion, Paris, 2013.

(3) Histoire d'une démocratie, Athènes, Claude Mossé, Paris, Seuil, coll. Points, 1971.

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