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14/08/2016 07:56 EDT | Actualisé 14/08/2016 07:56 EDT

Entre le glaive et le calumet: idées sur l'islamisme

Il est légitime de pouvoir choisir des nouveaux venus qui aspirent à vivre ici, en respectant authentiquement nos valeurs et nos normes avec esprit de concorde.

Chaque jour, les médias nous mettent en présence d'actes destructeurs commis par des terroristes se réclamant d'Allah. Il y a quelques jours, une bombe placée devant un hôpital au Pakistan aurait fait soixante-dix morts. L'attentat a été attribué à un groupe de talibans. Aucune partie du monde ne semble épargnée.

Tous les États se demandent comment répondre à cette forme de guerre inédite. Devons-nous envoyer des troupes dans les pays concernés, ou nous limiter à agir à l'intérieur de nos frontières par des mesures militaires et légales?

Ces questions comportent moult incidences et nous conduisent à une réflexion sur notre manière de voir l'immigration, a fortiori celle des pays musulmans aux prises avec des conflits. En lien avec ces interrogations, deux penseurs québécois, Michel Seymour et Mathieu Bock-Côté, se sont attachés à proposer leur réflexion. Nous analyserons certaines des leurs idées et proposerons notre propre réflexion.

Le calumet de paix de «l'interculturalisme» de Michel Seymour

Pour cet auteur, point de doute qu'il y a une menace terroriste qui pèse sur nos démocraties. Mais il ne faudrait pas confondre la lutte contre l'islam politique avec une attitude de rejet, ici, du communautarisme, garant de la diversité des croyances. Seymour s'oppose à une définition trop individualiste de l'identité, qui restreindrait la dimension religieuse au privé. Il s'avère primordial, selon lui, d'admettre le caractère communautaire de l'identité personnelle religieuse, ce qui ne constituerait nullement une opposition au cadre républicain. La convivialité serait possible entre notre cadre normatif et l'exercice d'une identité religieuse qui dépasse celui de la privacité. Peut-on, systématiquement, épouser cette vision?

Quand Seymour décrit les aspects de la culture commune que devraient respecter les nouveaux arrivants, il affirme être inspiré par l'approche libérale républicaine de Rawls (Rawls = libéral?), laquelle se situerait entre le républicanisme jacobin et le libéralisme individualiste canadien (lequel?). En lien avec le manque d'ouverture des Jacobins sur la question de l'égalité des hommes et des femmes, on se demande s'il faut se montrer surpris que Michel Seymour n'en fasse aucun cas dans la nomenclature de notre «culture publique commune»?1 Il n'est pas facile de marier les adeptes «stricts» du Coran, avec le droit à l'égalité des hommes et des femmes2.

Seymour écrit que «l'islamophobie existe bel et bien et s'insinue partout dans les mentalités, un peu comme au XIXe siècle, l'antisémitisme s'était insinué dans les mentalités avec les résultats que l'on sait»3. Propos étonnants! D'abord, l'antisémitisme, dans sa forme active, s'est imposé au XXe siècle, bien que ses racines remontent à la fin du Moyen Âge4. Ensuite, les communautés juives d'Europe n'avaient rien fait pour s'opposer aux sociétés dans lesquelles ils s'étaient, au contraire, brillamment intégrées5. L'ampleur des crimes commis par la mouvance islamiste est très documentée. Sont-ce deux réalités comparables6?

Il s'affirme partisan d'une «laïcité ouverte», défendant l'idée que les institutions doivent être laïques et les individus libres d'afficher leurs croyances, qu'il faudrait respecter pour constituer une citoyenneté tolérante. L'État devrait donner l'exemple de cette neutralité laïque, en acceptant le port de signes religieux, à l'exception du visage couvert. Ainsi, l'État affirmerait sa conception communautariste de l'expérience religieuse, interdisant les signes politiques au nom de la neutralité, tout en permettant le port de signes religieux, au nom de cette même neutralité! Seymour associe l'islamophobie à la xénophobie. On peut se demander si ces deux formes de crainte reposent sur des fondements analogues7?

Il est légitime de pouvoir choisir des nouveaux venus qui aspirent à vivre ici, en respectant authentiquement nos valeurs.

Seymour est un apôtre de la diversité, ce qui est en soi fort louable. Mais comment la construction de l'identité du religionnaire sera-t-elle compatible avec une politique d'accueil républicaine, sans que n'interviennent des conflits entre cette portion religieuse de l'identité humaine et sa portion politico-sociale? Les valeurs et les normes sont-elles toutes conciliables? Est-il réaliste de croire en la réciprocité de l'intégration? N'avons-nous aucune légitimité à exiger des arrivants, un effort d'intégration, ainsi qu'une volonté de partage de nos différentes formes d'héritage?

Le glaive du réarmement moral selon Mathieu Bock-Côté

Dans un texte publié dans le Figarovox/Tribune8, Mathieu Bock-Côté (MBC) défend des positions aux antipodes de son collègue philosophe. Dans le débat autour de l'islamisme, MBC soutient que plusieurs médias ont tenté de le dépolitiser, en s'enlisant dans la psychologisation de la mouvance terroriste. Préférant les bons sentiments, selon lui, plusieurs interprètes font preuve d'un déni de réalité, en ne voyant pas que l'islamisme a déclaré la guerre à l'Occident et qu'il est imperméable à la logique des droits humains. Le crime idéologique, ne serait pas que l'œuvre de fous ou de malheureuses victimes de la société. Il faudrait enterrer l'idéal kantien de la paix perpétuelle. La menace n'émanerait pas de l'exclusion sociale ou d'une juste vengeance face aux crimes commis par les Occidentaux. Le djihad est une nouvelle forme de guerre, dont les instigateurs savent exploiter les fragilités psychologico-sociales de ceux qui leur servent de nervis. Ils réussissent à mobiliser les marginaux contre l'Occident en donnant un sens à la violence terroriste.

Les révolutionnaires de toutes tendances ont démontré leur capacité à exploiter la fragilité, à entretenir le sentiment victimaire et à alimenter l'adversité9. Les sbires de cette guerre savent utiliser nos institutions pour cracher leur funeste venin.

MBC estime que les médias nourrissent le fantasme de la diversité «culturelle» heureuse. Or, cela reviendrait à nous masquer le fait que la diversité peut entraîner, également, des conflits. Et les Occidentaux n'aiment pas la violence et les conflits. Ils se complaisent dans une déréalisation de l'agression, au lieu de combattre du dedans et du dehors l'islamisme, qui gagne du terrain par la médiatisation de ses succès qui sèment la peur.

Nous devons être capables de choisir ce que nous pouvons accepter, en contrôlant l'immigration, si nous ne voulons pas voir la logique des droits se retourner contre nous.

Quelques pistes critiques

La réflexion sur ces questions est urgente. D'une manière générale, «l'interculturalisme» de Seymour m'apparaît pétri de bonnes intentions, portées par une éthique du bien-vivre ensemble, axée sur l'ouverture et la tolérance. Il a raison d'insister sur le fait que la religion islamique et ses croyants ne doivent pas être réduits à l'islam politique. Mais on ne peut pas nier qu'ils partagent un socle doctrinaire commun. Et le glissement entre ces deux pôles n'est pas pure fiction paranoïaque.

Partisans des Lumières, nous défendons une vision athéiste et tolérante de la condition humaine. Nous acceptons aussi le fait de vivre parmi ceux qui ne partagent pas une telle perspective. Nous sommes, a fortiori, partisans d'une laïcité plus républicaine qu'ouverte. Nous réclamons des institutions publiques qui prohibent le port de tout signe politique et religieux. Sur le plan de la vie privée ou sociale, ces prohibitions tombent, dans la mesure où elles n'offensent pas les valeurs et normes de la majorité. Comme l'écrit Seymour, il serait absurde de sombrer dans une casuistique de l'acceptable. Il faut miser sur l'information et la discussion à la Habermas.

L'«islamismophobie » est fondée, bien que nous devons nous montrer tolérants avec nos concitoyens musulmans de bonne foi.

Seymour écrit: «Le droit d'afficher sa croyance existe, mais le droit de ne pas être exposé aux croyances affichées par les autres n'existe pas.»10. Aucun article de la Charte québécoise ne le stipule explicitement. Ceci dit, l'esprit de la Charte implique l'autolimitation de chaque droit, c'est à dire qu'aucun droit n'est absolu et qu'il doit pouvoir se vivre dans le respect des autres droits. De plus, l'entièreté de la Charte implique la réciprocité dans le respect des droits de tous et de toutes11.

Nous n'avons pas le choix : le terrorisme frappe partout et nous devons nous protéger par des moyens diversifiés. Il nous semble préférable, en matière d'immigration, d'exercer un contrôle plus sérieux.

Il est légitime de pouvoir choisir des nouveaux venus qui aspirent à vivre ici, en respectant authentiquement nos valeurs et nos normes avec esprit de concorde. Rien ne nous oblige à accueillir des religionnaires qui méprisent notre identité et qui voudraient vivre en ce pays en vampirisant ce qui leur est utile, tout en vomissant sur ce que nous sommes.

Il n'y a aucune injustice à emprisonner ou à expulser, suite à des procès équitables, ceux qui cherchent à détruire notre culture.

Comme l'a démontré Charles Taylor, l'individualisme constitue une vision tronquée de l'identité humaine. Mais le communautarisme aussi possède ses propres limites. Voulons-nous d'une société composée de cellules incommunicado, selon la recette multiculturaliste?

Est-il réaliste de demander la symétrie entre la culture des arrivants et celle de la majorité québécoise? Doit-on considérer que nos liens avec l'histoire du Québec n'ont pas droit de prééminence face aux référents multiformes des arrivants? Devons-nous plonger dans l'auto-culpabilisation héritée du passé colonial et impérialiste de l'Occident?

L'«islamismophobie »12 est fondée, bien que nous devons nous montrer tolérants avec nos concitoyens musulmans de bonne foi. Être tolérant et ouvert ne signifie pas qu'il faille tendre la joue, partager nos valeurs et nos institutions avec ceux qui veulent notre destruction. Seymour semble vivre dans un lieu aux horizons limpides, qui fonctionnerait au diapason d'une convivialité toute théorique et sans les aspérités d'un réel politique et géopolitique dans lequel le crime et la destruction nous offrent leur désolant spectacle.

Mathieu Bock-Côté est sociologue, ce qui explique en partie son approche plus réaliste des questions inhérentes à l'islamisme, ainsi que celles concernant l'identité humaine. Ceci dit, son texte et sa posture dégagent une aura trop apparentable à une certaine droite européenne xénophobe et aux tendances centripètes. Comme nous le mentionnions, il propose une analyse plus réaliste de la menace islamiste, ainsi que certaines perspectives plus justes de la logique religieuse radicale. Celles-ci sont limitées par l'absence de développement sur l'identité humaine, sur l'étroitesse d'un républicanisme trop strict, ainsi que par une survalorisation implicite des droits des majorités constitutives des pays occidentaux.

MBC est reconnu pour ses idées nationalistes, laïques, sa critique de la sophistique médiatique aux effets souvent funestes, son respect de la légalité et des droits, avec lesquels nous sommes en harmonie. Limites disciplinaires ou lacunes d'intérêt ou de sensibilité, il manque quelque chose de «sensible» à son approche, une réflexion sur le vivre-ensemble, sur l'équilibre entre l'apport des communautés nouvelles et l'acceptation de la culture de la société d'accueil. Il me semble y avoir chez lui, une certaine froideur analytique qui semble pétrie de méfiance théorique. Cette vision me paraît indigente et repliée sur elle-même. MBC écrit : «le réarmement moral passe par un retour au réel». N'y a-t-il pas dans cette formulation une connotation belliciste, ainsi qu'une certaine imprécision sémantique? Quel est ce «réel» auquel il faudrait retourner, celui de Protagoras d'Abdère ou celui de Parménide, ou encore celui, perspectiviste, de Nietzsche?

Références

(1) Olivier Blanc, Olympe de Gouges, Des droits de la femme à la guillotine, Paris, Taillandier, 2014.

(2) Charte québécoise des droits et libertés de la personne, 3e Considérant.

(3) Michel Seymour, Religion, laïcité et islamophobie, Huffington Post Québec, 21/07/2016.

(4) René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Le Livre de poche, 1986.

(5) Jürgen Habermas, « L'idéalisme allemand et ses intellectuels juifs», dans Profils philosophiques et politiques, Paris, Gallimard, 1987.

(6) 5 894 716. 00 Juifs morts durant la 2e guerre mondiale. Depuis 15 ans, 140,000 morts du terrorisme islamiste.

(7) Généralement, la crainte du xénophobe est infondée sur le plan de la réalité.

(8) Mathieu Bock-Côté, Figarovox/Tribune, Déni d'islamisme : le réarmement moral passe par un retour au réel, 20 juillet 2016.

(9) Lénine ne disait-il pas que l'Occident se pendrait avec la corde qu'il se sera lui-même tendu?

(10) Texte de Michel Seymour déjà cité.

(11) Charte des droits et libertés du Québec, op. cit, 4e Considérant, articles 9.1, 10, 10.1 et 11.

(12) L'islamismophobie, notre concept, s'oppose à l'islamisme. L'islamisme rejette l'islam, dans sa totalité.

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