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11/04/2015 08:16 EDT | Actualisé 11/06/2015 05:12 EDT

Quelques échos actuels de la guerre de Troie

Dans la mémoire et l'imaginaire des Occidentaux, y a-t-il une guerre plus célèbre, commentée et discutée que la guerre de Troie? Peut-être que oui, mais à la différence de celles livrées par Jules César, Alexandre Le Grand, ou Napoléon, celle de Troie serait davantage pétrie de mythologie, d'incertitudes et de significations.

Dans la mémoire et l'imaginaire des Occidentaux, y a-t-il une guerre plus célèbre, commentée et discutée que la guerre de Troie, décrite par Homère dans son Iliade? Peut-être que oui, mais à la différence de celles qu'ont livré les Jules César, Alexandre Le Grand, Napoléon ou Frédéric II de Prusse, celle de Troie serait plus ancienne, davantage pétrie de mythologie et de moult couches entremêlées d'incertitude et de signification.

C'est au VIIIe siècle av. J.-C. que le poète aveugle Homère aurait rédigé les 15 000 vers de l'Iliade, un récit issu de l'oralité, qui était chanté, largement improvisé et relatant des événements qui se seraient déroulés quatre ou cinq siècles plus tôt. L'Iliade n'est donc pas un roman, encore moins un récit historique au sens où nous l'entendons aujourd'hui, mais un long poème en vers hexamétriques. Dans son livre sur le thème de la guerre de Troie, Stéphane Foucart, met en parallèle le récit homérique avec ceux, beaucoup plus récents cependant, de la tradition balkanique des « guslari ».

Accompagnés d'un instrument à une corde frottée, les guslari chantent la bataille du Champ des merles, laquelle a eu lieu le 28 juin 1389, entre les chrétiens du prince Lazare et les troupes ottomanes du sultan Mourad. Depuis cet événement fondateur, l'identité des peuples balkaniques s'est forgée à travers la transmission de ce récit aux allures d'épopée. En comparant l'Iliade et les chants guslari, Foucart avance l'idée que cette analogie pourrait appuyer la thèse de l'existence d'une scène réellement primitive, à la source du texte homérique, bien que les faits historiques aient été, probablement, largement exagérés par les traditions orale et écrite.

Sur le plan de l'archéologie, les responsables de fouilles ont trouvé dans la cité de Mycènes, en Argolide au Péloponnèse, les vestiges d'un casque décrit par le texte homérique, mais qui n'existait plus au moment de la rédaction du poème, quatre siècles plus tard. Homère fait la description d'un monde beaucoup plus riche et élaboré que celui de la fin des « âges obscurs », auquel il est lié. Dans les cités de la dernière période du bronze, comme Mycènes, Tirynthe ou Pylos, l'art et le bronze abondent.

L'Iliade est construite tel un patchwork où se superposent des traces historiques de différentes époques. On y trouve des anachronismes, bien que tout n'y soit pas qu'invention impertinente pour la période relatée. Les Mycéniens, acteurs possibles de la guerre de Troie, étaient bel et bien des Grecs et cela est étayé par les milliers de tablettes d'argile en linéaire B, langue grecque archaïque décryptée en 1952 par le Britannique Michael Ventris. Quand les Mycéniens ont conquis la Crète, en 1,450 av. J.-C. ils empruntent au linéaire A minoen, les éléments qui leur permettront de créer leur propre système linguistique. Agamemnon, Clytemnestre et Égisthe parlaient et écrivaient donc le grec dans sa forme préhomérique.

En 1982, un pêcheur d'éponges de Turquie découvre, par cinquante mètres de fond, une épave de navire commercial datant de 1300 av. J.-C. Parmi les nombreux objets contenus dans le navire, on trouve des restes de parties de « cahiers » d'écriture mycéniens et de menus objets dont parle Homère, dans son fameux récit et qui démontrent qu'on écrivait à cette époque, et cela non seulement pour dresser des listes et des inventaires.

Depuis les fouilles de Heinrich Schliemann en 1868, le site actuel de Hisarlik, en Turquie, au nord-ouest de l'Anatolie, n'a pas cessé de faire l'objet de recherches, de découvertes, de polémiques et de publications. Les travaux archéologiques ont mis à jour pas moins de neuf cités superposées sous la butte du mont Hisarlik. Elles datent de 3,000 av. J.-C. jusqu'à 1,180 av. J.-C. Les couches de Troie VI, de VIIa et de VIIb, correspondraient à l'époque de la guerre de Troie décrite par le grand aède (poème, chant et instrument à cordes) aveugle. Mais cela voudrait-il dire que les Achéens auraient entrepris le voyage et constitué une flotte de 1200 navires, afin d'attaquer un village qui n'était guère plus grand que deux stades de football?

En 1993, l'équipe du professeur Manfred Korfmann, de l'université de Tübingen en Allemagne, détecte sous le sol de Hisarlik, un fossé (datant de 1600 à 1300 av. J.-C.) de deux mètres de profond par quatre mètres de large, qui aurait délimité l'emplacement d'une ville basse d'environ trente-cinq hectares, une sorte de palissade entourant la ville en contrebas de la forteresse, située sur l'acropole (ville haute). Voilà de quoi justifier davantage la convoitise des Achéens! Si Homère ne parle pas de la ville basse, c'est qu'elle n'existait plus au moment où il se serait rendu à Troie, n'étant devenue qu'un lieu de culte en hommage à sa gloire passée.

Pourquoi les Achéens se seraient-ils motivés à faire un si long voyage et à lever une si grande armée de coalisés pour affronter une bourgade de trente-cinq hectares? Tout semble indiquer que l'on trouvait des chevaux en quantité depuis 1700 av. J.-C. des textiles et des matériaux à tissage et surtout d'abondantes terres arables sur les plateaux d'Anatolie, carrefour entre plusieurs sources de civilisations et de commerce.

Le site de Troie, entre 1300 et 1000 av. J.-C. a subi une série d'événements destructeurs : séisme, siège et sac, rupture culturelle et destructions violentes.

En 1906, les archéologues Winckler et Makridi découvrent des milliers de tablettes d'argile sur le site de Hattusa, capitale de l'empire hittite de cent-soixante-cinq hectares. Ces tablettes sont rédigées dans une langue indo-européenne, en caractères cunéiformes, et elles parlent avec verve de l'histoire de cet empire et de ses liens et conflits avec les Ahhiyawa, terme qui sera traduit ensuite par le mot « Achéens ». Les tablettes font référence, dès 1400 av. J.-C., à de nombreuses batailles autour du site de Troie et mentionnent une multitude de personnages et de réalités inhérentes à la civilisation grecque de l'âge du bronze. Ceux qui situent le conflit narré par Homère autour de 1200 av. J.-C. font inéluctablement face à un problème de datation, car nous savons que les cités de l'époque Mycénienne, durant cette trouble période, amorcent leur mouvement d'anéantissement systématique.

Seule l'Égypte, dans le bassin méditerranéen, donne l'impression d'échapper à cette calamité destructive. « Les peuples de la mer », arrêtés par les Égyptiens, ont-ils été les « tombeurs » de Troie et de tout le monde mycénien? Étaient-ils grecs, palestiniens, sardes, égéens, des nordiques ou des mercenaires multiethniques d'un royaume sans palais? Rien ne le confirme avec certitude.

Reposons donc la question qui oriente le travail de Stéphane Foucart : la guerre de Troie a-t-elle eu lieu? Tout nous porte à penser, qu'entre 1450 av. J.-C. et 1200 av. J.-C., plusieurs guerres se sont déroulées dans la grande région qui abrite les vestiges des neuf cités de Troie. Vers 1200 et 1180 av. J.-C., il y aurait bel et bien eu un siège et un sac suivis, jusqu'en l'an 1000, de phases de destructions conduisant à la fin de l'occupation du site de Troie.

C'est donc en poète que le célèbre Homère a raconté l'épopée de ses ancêtres, en produisant un récit multiforme comprenant des couches historiques distinctes et des rapports à la vérité historique de différentes intensités. Les pierres, les fosses, l'argile et le roc sauront-ils nous livrer encore de leurs précieux secrets et nous offrir des réponses aux questions qui nous talonnent depuis si longtemps?

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