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10/11/2013 11:05 EST | Actualisé 10/01/2014 05:12 EST

Denis Diderot : le plaisir de penser, d'écrire et de partager (3/3)

Dans un premier billet, nous avons présenté le contexte familial de Denis Diderot, ainsi que certaines amitiés et liens significatifs dans sa vie. Dans un second, nous avons fait référence à ses amours, à son grand travail sur l'Encyclopédie et à ses autres publications. Voici donc le 3e et dernier billet en hommage au tricentenaire de la naissance de Diderot.

Du voyage en Russie

Le 11 juin 1773, à 60 ans, Diderot quitte Paris pour un long voyage qui ne le ramènera dans la capitale française que dix-sept mois plus tard. Après quelques mois passés en Hollande, chez l'ambassadeur Galitzine, il arrive à Saint-Pétersbourg le 8 octobre. Catherine II le reçoit en privé et il aura, avec la tsarine, quelques centaines d'heures d'échanges autour de thèmes de toutes natures. Elle l'écoute, lui pose moult questions, l'entraîne sur toutes sortes de sentiers, se montre curieuse et ouverte aux idées nouvelles en provenance de l'Europe. Elle lui confie même la tâche de faire publier à Amsterdam, un traité de son cru sur les écoles et l'éducation. Denis regroupera sous le titre Entretiens avec Catherine II, l'essentiel du matériel relié à ses échanges avec l'impératrice. Naïvement, cela est rare chez Diderot, il fut persuadé d'avoir rencontré une souveraine novatrice, désireuse de s'inspirer des idées modernes au bénéfice des peuples de la vieille Russie féodale.

Il avait tort. Catherine II ne cherchait qu'à assouvir son grand désir d'apprendre, afin de mieux jouer son rôle de despote en pleine connaissance de ce que ses adversaires pouvaient défendre comme idées. Et Denis, de son côté, était persuadé qu'elle financerait la réédition complète de son Encyclopédie. Il sera déçu sur à peu près toutes les choses qu'il espérait de la tsarine.

Cette expérience, funeste à certains égards, radicalisera ses vues sur l'autonomie des peuples et sur la nuisance des prêtres et de l'Église. À son retour en France, il nourrit le mince espoir de voir le jeune et nouveau roi Louis XVI gouverner avec davantage de tolérance et d'ouverture aux progrès, si multiples en ce siècle de raison. Cet espoir sera vite évaporé. Son aventure russe se révèlera la seule où Diderot tentera de conseiller le prince. Il retournera à son cabinet d'écriture et ne cherchera plus à jouer les Platon auprès du tyran de Syracuse.

De quelques thèmes clés

«Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre/Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois.»(1)

Inspiré par un texte de Jean Meslier, cette formule assassine donne le ton, sans équivoque, à l'anti-monarchisme de Diderot, pour qui seul le peuple mérite d'être souverain. Et plus progressera en terre française la censure, la misère, les guerres et abus de toute nature, davantage ses idées se raidiront.

Il ne croit pas au despotisme éclairé et se méfie également des dérives possibles de l'absolutisme révolutionnaire, qui commence à rugir au pays des Bourbon.

Il en est de même concernant sa haine des prêtres et du pouvoir à outrance de l'Église. Il récuse l'idée rousseauiste de religion naturelle et son expérience scientifique, additionnée à ses milliers de lectures, le conduit à une forme novatrice de matérialisme :

«La vie résulte [...] d'un assemblage particulier de molécules ; dans chaque être vivant, des entités microscopiques en décrivent l'identité.»(2)

Ces idées préfigurent celles des chromosomes et des cellules souches, deux siècles avant leur énonciation explicite. Même la pensée est matière :

«Son aboutissement [la matière] est la pensée qui [...] transforme la matière en conscience par le biais de la mémoire.»(3)

Nombreux sont les passages de son oeuvre qui nous démontrent l'avant-gardisme de sa pensée. Il défendra l'idée d'une constitution libérale, le respect des droits humains et naturels et sa critique avant la lettre du colonialisme européen, sera sans équivoque. Il n'hésitera pas de même à soutenir monsieur de Voltaire dans sa défense de Jean Calas et de sa femme, tués pour avoir prétendument étranglé leur fils, devenu catholique.

Il appuie la révolution américaine et s'attache à la défense des trois formes de la liberté : la liberté naturelle, la liberté civile et la liberté politique, idéal qu'il place au-dessus de toutes les autres valeurs politiques. Diderot se montre méfiant devant les utopies qui peuvent écraser le peuple au nom d'une espérance absolutisée.

Il encourage également Beaumarchais dans sa courageuse lutte pour la reconnaissance des droits d'auteur.

Sur le plan pédagogique, il soutient le principe de l'école publique et gratuite, axée sur l'enseignement des langues modernes, des mathématiques, des sciences, avec des professeurs compétents dans un cadre empreint de tolérance et de saine émulation.

Denis Diderot nous laisse donc un héritage écrit gigantissime lequel, comme chez les Platon ou Aristote, a embrassé tous les sujets avec pénétration. Victime, s'il en est une, de l'étau répressif de l'Ancien régime, il a su garder la tête froide devant la tentation de la gloire et a protégé jalousement son indépendance, sa fidélité à ses proches et à ses idées maîtresses, humanistes, laïques, démocratiques et égalitaristes. Rarement apprécié à sa juste valeur et cela même après sa mort, le tricentenaire de sa naissance se révèle l'occasion, nous l'espérons vigoureusement, de découvrir un très grand pilier du siècle français des Lumières.

(1) Attali, Jacques, Diderot ou le bonheur de penser, Fayard, Paris, 2012, p.349

(2) et (3) Ibid p. 322

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