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02/03/2018 09:00 EST | Actualisé 02/03/2018 09:00 EST

J'ai des craintes face aux projets pilotes de ratio patients-infirmières

Comment garantir une neutralité dans l’évaluation de ces projets pilotes?

Phil Boorman

Le HuffPost Québec laisse la parole aux travailleurs en santé, visitez notre projet Diagnostic du système de santé pour découvrir leurs témoignages, leurs idées et leurs défis.

Le 20 février dernier, on apprenait la mise sur pied de plusieurs projets pilotes pour évaluer les ratios de patients par infirmière selon le secteur d'activité (urgence, soins intensifs, CHSLD, etc.). Ma première réaction a été d'être encouragé par cette décision. Ce fut un très bref soulagement, car rapidement des craintes ont surgi en lien avec les résultats qui seront obtenus lors de ces projets. Laissez-moi vous expliquer.

Pour travailler dans le milieu, je peux vous dire que ça bouge à longueur d'année. On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a. Le personnel de soins court comme des poules sans tête pour pallier au manque d'effectif et de matériel. Souvent, on ne donne pas les soins que l'on devrait. De plus, on doit faire avec des bris d'équipement, des espaces de travail non fonctionnels, des rideaux de chambre qui ne ferment plus (allo la dignité) et j'en passe. Par contre, lorsqu'une visite officielle est attendue, tout se bouscule.

Lorsque le ministre de la Santé ou des organismes accréditeurs tels qu'Agrément Canada visitent nos établissements, soudainement tout brille.

Hé oui! Lorsque le ministre de la Santé ou des organismes accréditeurs tels qu'Agrément Canada visitent nos établissements, soudainement tout brille. Vous aurez compris que l'on sait en avance quand la visite sera faite. Dans les semaines précédant ce genre de visites, on repeint les murs, on nettoie et on cire les planchers, on demande aux équipes de soins de tout mettre en ordre pour bien paraître lors de l'évaluation, on choisit quels membres du personnel va rentrer, etc. Bref, tout est beau cette journée-là et sans grande surprise l'établissement passe avec succès leurs examens.

Je suis prêt à mettre ma main au feu que les départements où auront lieu ces projets pilotes auront eu un petit mot de la part du ministère de la Santé pour les aviser de leurs venues. Étrangement, je suis certain que la réalité de ces milieux ne sera pas démontrée lors de l'évaluation des ratios de patients par infirmière.

Comment garantir une neutralité dans l'évaluation de ces projets pilotes? Il est bien certain que si vous demandez à un haut dirigeant d'un centre si tout va bien dans un département en particulier, il va vous répondre que oui. Or, il serait bien que lors de ces études, les infirmières soient questionnées individuellement tout au long du processus. Ce sont les principales concernées dans tout ça. Idéalement, il faudrait que ces projets soient d'une durée suffisante. Ceci devrait se faire idéalement sur une année au complet, étant donné que les périodes d'achalandage peuvent varier d'une saison à l'autre (lors de canicules l'été ou bien la saison de la grippe l'hiver). De plus, seulement 16 projets pilotes pour l'ensemble de la province, cela me paraît bien peu. En effet, il existe tellement de mieux, des moins spécialisés aux plus spécialisés et des moins achalandés aux plus achalandés. Je verrais mal comment on pourrait comparer l'urgence d'un grand centre urbain à celle d'un hôpital de région éloignée.

Pour revenir à la question des ratios de patients, il n'y a pas que nous, les infirmiers et infirmières, qui devrions avoir des ratios de patients sécuritaires. N'oublions pas que les préposés aux bénéficiaires n'en ont pas. Ils sont parfois seuls pour 40 patients et plus encore, ce qui est totalement ridicule. Encore plus aberrant, certains soirs à mon hôpital, il n'y a qu'une seule technicienne en électrophysiologie (celle qui vous colle des électrodes sur le corps pour voir l'état de votre cœur lorsque vous avez des douleurs à la poitrine). Celle-ci n'a même pas le temps de manger, elle court sur une dizaine d'étages en tentant de répondre à des appels urgents qui prennent du retard. Celle-ci s'effondre parfois en larmes tellement elle est débordée. Est-ce que son employeur est au courant? Tout à fait, et ça ne semble pas presser. Or, l'examen que cette technologue performe est crucial dans les décisions de traitement, notamment lorsque vous faites une crise cardiaque. Je pourrais également vous parler de la situation des inhalothérapeutes, agents administratifs, paramédics, techniciens de pharmacie et bien d'autres. Comme infirmier clinicien, je m'inquiète énormément de la surcharge de tous ces autres professionnels, car ceci à un impact direct sur la santé de mes patients et également sur ma propre surcharge de travail puisque je dois compenser pour ceux-ci lorsque les délais sont trop longs.

Comme infirmier clinicien, je m'inquiète énormément de la surcharge de tous ces autres professionnels, car ceci à un impact direct sur la santé de mes patients et également sur ma propre surcharge de travail puisque je dois compenser pour ceux-ci lorsque les délais sont trop longs.

J'invite le ministre de la Santé à être sincère dans la mise en place de ces projets pilotes. L'état du système de santé se dégrade rapidement et les professionnels s'épuisent à un rythme alarmant. Nous sommes presque à un point de non-retour. Bientôt, il y aura une crise majeure si rien n'est fait pour pallier la surcharge de travail de TOUS les professionnels de la santé.

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