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28/11/2018 15:38 EST | Actualisé 28/11/2018 15:42 EST

Décriminalisation et légalisation: des mesures préventives contre l'usage de drogues?

La fin de la criminalisation permettrait de désengorger le système judiciaire, d'offrir un contexte de consommation sécuritaire aux usagers et de diminuer leur stigmatisation.

Witthaya Prasongsin via Getty Images
Au même titre que l'alcool contrefait cessa de rendre les gens aveugles avec la fin de la prohibition, les méfaits liés aux drogues ne pourront être diminués que dans un contexte permettant un approvisionnement sécuritaire.

À la fin des années 1990, 1% de la population portugaise consommait de l'héroïne et le nombre de personnes nouvellement infectées au VIH ne cessait d'augmenter. En 2001, plutôt que de continuer à appliquer un cadre répressif, les décideurs publics se sont cependant tournés vers des politiques privilégiant la santé de la population —et des utilisateurs —en décriminalisant l'usage et la possession de toutes les drogues. Aujourd'hui, les infections au VIH se font beaucoup plus rares, atteignant un taux cinq fois moins élevé que la moyenne européenne.

Si plusieurs perçoivent la décriminalisation de toutes les drogues comme une méthode radicale, il convient plutôt de la concevoir comme la fin de la criminalisation: une mesure qui devrait être l'exception, non le fonctionnement par défaut.

Lorsqu'il est question de la consommation de substances illicites, la tendance est de croire qu'une augmentation de la sévérité de la peine entrainera une utilisation moindre chez l'individu. Autrement dit, la théorie de la dissuasion veut qu'une réduction de la sévérité de la peine banalise la dangerosité du produit et qu'une augmentation de l'usage en résulte.

Si ce type de raisonnement est politiquement vendeur, il ne tient pas scientifiquement.

En effet, l'observatoire européen sur les drogues et les toxicomanies a mis à l'épreuve cette hypothèse. La relation entre les lois de sept pays sur le cannabis et sa consommation a été étudiée, et il s'avère que les choses ne sont pas aussi simples qu'on aimerait le croire. En fait, aucune association n'a été trouvée entre les changements dans la législation en place et les usages de cannabis.

L'exemple de la Grande-Bretagne est assez emblématique de la complexité de la relation entre les lois, les pénalités imposées aux utilisateurs et le niveau d'usage global. Au cours du 21e siècle, le pays connut deux changements législatifs importants en lien avec le cannabis. Un premier, en 2004, adoucissait les lois, alors qu'un deuxième, en 2009, venait les durcir.

Ces changements, qui affectèrent les pénalités imposées aux utilisateurs, n'ont cependant pas affecté la prévalence dans l'utilisation de cannabis, qui diminua progressivement de 2002 à 2013. Les politiques semblent donc influencer davantage le travail des autorités policières plutôt que les habitudes de consommation des utilisateurs.

Les détracteurs de la décriminalisation et, de façon plus actuelle, de la légalisation du cannabis, chercheront certainement à utiliser l'argument de l'augmentation de la consommation comme cheval de bataille pour la tenue ou l'implantation de mesures coercitives. Cependant, les politiques ne peuvent prévenir les usages.

À l'instar des changements climatiques, le Canada ne peut pas se permettre de se laisser gouverner par des arguments idéologiques.

La fin de la criminalisation permettrait toutefois de désengorger le système judiciaire, d'offrir des contextes de consommation sécuritaire aux usagers, de diminuer la stigmatisation en lien avec la consommation et la judiciarisation. Cela facilitera aussi l'entrée en traitement pour ceux et celles qui ont de la difficulté à garder un contrôle sur leur consommation ce qui, rappelons-le, représente une minorité d'individus.

Dans le contexte de la crise canadienne des opioïdes, où le nombre de morts par surdoses a augmenté au cours des deux dernières années, la décriminalisation des usages et de la possession de toutes les substances psychoactives ne pourra être évitée encore bien longtemps. Et ce, malgré le nombre toujours croissant d'initiatives de réduction des méfaits.

Au même titre que l'alcool contrefait cessa de rendre les gens aveugles avec la fin de la prohibition, les méfaits liés aux drogues ne pourront être diminués que dans un contexte permettant un approvisionnement sécuritaire.

Il s'agira d'une première mesure de santé publique, avant de devoir ensuite se pencher sur le problème de la qualité des produits. Au même titre que l'alcool contrefait cessa de rendre les gens aveugles avec la fin de la prohibition, les méfaits liés aux drogues ne pourront être diminués que dans un contexte permettant un approvisionnement sécuritaire. À l'instar des changements climatiques, le Canada ne peut pas se permettre de se laisser gouverner par des arguments idéologiques.

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